MAURICE LIMAT
LE VOLEUR DE RÊVES
COLLECTION « ANTICIPATION »
ÉDITIONS FLEUVE NOIR
PREMIÈRE PARTIE
LES YEUX SANS REGARD
CHAPITRE PREMIER
– Encore un…
Il les regardait de ses yeux vides.
Ginella, affolée, avait appelé vivement les deux internes. Ils étaient là, tout de suite, au chevet du malade, constatant une fois de plus l’incompréhensible phénomène.
Cela ne se manifestait pas de façon particulièrement spectaculaire. C’était simple. Un matin, au réveil, le pensionnaire n’était plus un être humain normal, mais un pauvre corps vide, sans âme. Un amas biologique qui ne réagissait plus, dont l’esprit s’était envolé, mais qui vivait, respirait, pouvait continuer à se nourrir, à marcher mécaniquement, à agir à l’instar de ces robots qui, autour des médecins et des infirmières, remplaçaient, à l’H.-S. 22, les filles de salle et les garçons d’autrefois.
La jeune infirmière était pâle. Près d’elle, Ben, le jeune et brillant Ben Dormann, penchait sa haute taille et la tenait gentiment par le coude, moins pour la soutenir physiquement que pour lui apporter un encouragement moral, et un peu plus encore.
Axel Sweet, autre espoir de la médecine, hochait son chef couronné de cheveux roux.
Et l’un, athlétique et blond, l’autre, plus petit, avec son crâne flamboyant, faisaient contraste avec les beaux cheveux noirs de Ginella, que le petit bonnet blanc règlementaire, vestige des règlements d’autrefois, faisait singulièrement ressortir.
– Cela fait le dix-septième, murmura Axel.
– Il faut prévenir le patron, dit Ben.
Il rageait de ne pas comprendre.
Personne ne comprenait. Quelle maladie mentale foudroyante frappait ainsi les pensionnaires de l’H.-S. 22, l’hôpital-satellite ?
À sept mille kilomètres de la Terre, une roue-satellite gigantesque tournait.
Depuis près de deux siècles, alors que l’espace était devenu le champ d’action des hommes, bien des progrès avaient été réalisés dans divers domaines.
Ainsi, pour soigner les tuberculeux, les asthéniques, les débiles, victimes d’une civilisation frénétique au rythme dépassant les normes humaines, avait-on imaginé ces stations de l’espace, où régnait un repos absolu, dans une ambiance idéale.
Brusquement, le drame éclatait.
Un, deux, trois, dix, et maintenant le dix-septième, dans le service des Drs Dormann et Sweet, sous la surveillance de Mlle Ginella.
– Les ennemis des H.-S. vont s’en donner à cœur joie, fit encore le jeune Dr Sweet.
On se demandait évidemment s’il ne s’agissait pas d’un mal spatial, et ceux qui s’étaient élevés contre la création de ces singuliers hôpitaux extraterrestres (il n’en manquait pas dans le corps médical) pourraient ironiser. Le remède était pis que le mal.
Pourtant, les plus éminents professeurs, ceux qui avaient la responsabilité de l’H.-S. 22 étaient sûrs du contraire.
La cause de ces folies douces, mais totales, demeurait mystérieuse.
Du moins, pensaient-ils, l’espace n’y était pour rien.
Mais alors, quelle force pouvait ainsi, les uns après les autres, frapper leurs pensionnaires, en faire brusquement ces pantins qui paraissaient ne posséder désormais qu’une éponge inconsistante à la place du cerveau ?
Car, les tests étaient formels, c’était bien de cela qu’il s’agissait.
Le cortex cérébral, spontanément, semblait privé de ce miracle qu’est le mental. Plus de mémoire. Rien. Des réflexes primaires de bête inintelligente.
C’était le onzième homme dans ce cas, que Ginella venait de découvrir. Il y avait aussi six femmes.
On les avait réunis dans un service particulier et, là, les maîtres de la médecine et de la psychiatrie peinaient, suaient sang et eau, mais ne comprenaient rien à une pareille épidémie.
D’ailleurs, sur les cinq cents pensionnaires normalement reçus à bord de l’H.S.22, qui tournaient avec lui autour de la Terre en vingt-quatre heures, il n’en restait déjà plus qu’une cinquantaine.
Tous les autres, affolés par les cas multipliés, et cela depuis moins de deux semaines, avaient demandé fébrilement leur rapatriement.
Les médecins avaient vainement tenté d’endiguer la panique et il avait bien fallu se rendre, fréter des astronefs spéciaux pour évacuer les malheureux, qui avaient peur de succomber à leur tour.
Sur les cinquante, dont huit femmes, qui demeuraient, soit parce qu’ils n’avaient pas peur, soit qu’ils se sentissent trop faibles encore pour regagner la planète, cela faisait encore quatre qui étaient frappés depuis l’évacuation.
– Il faut demander le commissaire, dit Ginella.
Sweet et Dormann acquiescèrent.
Les robots, appelés, arrivaient, de leur pas rigide, un peu crispant, de mécanique sans faiblesse.
Ils étaient deux. Ils encadrèrent le lit où Ginella, aidée des deux jeunes praticiens, achevait d’habiller le malade.
Ce dernier tournait vers eux une face où plus rien ne se reflétait. Pas une ombre de sourire. Pas un soupçon de crainte, d’émotion. Rien.
On pouvait constater, une fois de plus, le vide effrayant qui venait de se réaliser de façon aussi absolue dans un esprit humain.
Les deux robots ne touchèrent pas le malade.
Ils firent, ensemble, un même geste vers lui.
Ginella et les médecins reculaient.
Le corps du pauvre fou se souleva de lui-même. Les robots se mirent en marche et l’homme inerte suivit, à quatre-vingts centimètres du sol.
Les androïdes sortirent du box, passèrent dans le couloir central du service.
Plusieurs malades, de ceux qui restaient, accouraient.
– Regagnez vos lits ! Allons ! Vite !
Mais ils restaient sourds à la voix de l’infirmière et aux injonctions de leurs médecins traitants.
Muets, effarés, ils regardaient ce corps qui progressait dans le vide, soutenu en réalité par un faisceau d’ondes bleues, ces ondes de forces émanant des mécanismes des robots et qui provoquaient une sustentation aussi solide qu’élastique, aussi souple que sûre. Les brancards d’autrefois avaient ainsi des successeurs touchant à la perfection.
Axel Sweet prononça, mais seuls Ginella et Ben l’entendirent :
– Encore un ou deux… et il n’y aura plus personne sur l’H.-S. 22 !
Le commissaire Muscat, lui, était en ce moment avec le professeur Grasel, médecin-chef du satellite hospitalier.
Une fois encore, ils avaient discuté, examiné les dossiers, vérifié tous les tests.
Le cas était si grave que l’Interpol-Interplan, la police interplanétaire, avait délégué son éminent, quoique encore jeune, représentant.
Pour se détendre un peu, les deux hommes s’attardaient devant la sidérotélé, où les images en reliefcolor amenaient les dernières actualités du cosmos.
Ils venaient de contempler le reportage affolant de la catastrophe de Titania.
Depuis que les humains parcouraient l’espace, ils avaient, bien entendu, commencé par coloniser, ou tenté de coloniser, le système solaire.
Mais certaines planètes, telles qu’Uranus et Neptune, eu égard à leur contexture particulière, demeuraient réfractaires, non seulement à l’établissement de l’homme, mais simplement à son débarquement.
Ces acharnés que sont les Terriens s’étaient alors rabattus sur leurs satellites.
Ainsi, Titania, petit monde tournant autour d’Uranus, était devenu, grâce à un semblant d’atmosphère, à la présence d’un peu d’eau et de feu, un endroit assez prospère. La libération de l’oxygène des roches, entreprise sur une grande échelle, avait décuplé son potentiel respiratoire. Parallèlement, cette stimulation avait compensé, dans l’acclimatation végétale, le manque de calories dû à l’éloignement du soleil tutélaire.
Il y avait de cela trente années, et Titania était considérée, du moins dans le monde solaire, comme une réussite.
Depuis douze heures, tout se gâtait, terriblement.
Des séismes inattendus ébranlaient le sol, des tempêtes dont la formation échappait aux meilleurs météos, ravageaient les récoltes et les tornades faisaient crouler les buildings de la cité, enlevaient les toits des installations fermières.
Les radios arrivaient, affolées, suivies d’images en direct dont la vision glaçait d’épouvante tous les téléspectateurs des autres planètes.
De la Terre, de Mars, de Vénus, des diverses installations de Titan, de la Lune, de Deimos, les secours parvenaient et les astronefs subspatiaux fonçaient, avec des vivres, des médicaments, des équipes spécialisées.
Robin Muscat et l’éminent savant regardaient cela, le sourcil froncé, saisis, comme tous de planète en planète, par l’incompréhensible cataclysme.
– Fantastique, dit le policier. J’ai fait escale sur Titania. Or, je sais qu’il n’y a aucune formation volcanique sérieuse, que l’atmosphère est d’un calme quasi absolu, ce qui a permis, malgré la fraîcheur naturelle de la petite planète, d’y établir des cultures prospères. Mais qu’est-ce qui peut bien se passer ?
Le professeur Grasel frappa sa paume droite de son poing gauche.
– Et ici, Commissaire, qu’est-ce qui se passe ?
Robin Muscat prit une cigarette, sans répondre, chercha du feu.
Le professeur lui tendit son briquet atomique.
– Oh ! je sais, dit-il, combien votre perspicacité est embarrassée. Je ne vous demande pas la solution tout de suite. Vous pourriez me répondre que moi, médecin, je devrais, avant vous, policier, savoir de quel mal formidable sont atteints mes pensionnaires. J’ai vu, voyez-vous, bien des cas de folie. J’ai été formé dans diverses écoles des trois mondes, et en particulier à Paris-sur-Terre, à Sainte-Anne, l’hôpital psychiatrique ancestral qui demeure un des premiers de l’univers. Jamais, entendez-vous, jamais je n’ai vu des cas semblables. Nos malades, jusque-là tous parfaitement normaux, quels que soient leur âge, leur sexe, leur condition, deviennent de pauvres loques… sans âme… Ils ne pensent plus. Oui, c’est cela, leur mécanisme-pensée disparaît. Comme s’il avait été brusquement aspiré, sclérosé, corrodé…
– Vampirisé, souffla Muscat, qui fumait en pensant à autre chose.
– Oui, Commissaire, c’est le mot. Il y eut un petit silence, puis Muscat reprit :
– Dans deux heures, il sera ici.
– Votre ami ? Vous pensez vraiment ?…
– Qu’il pourra nous aider ? Oui, je le crois. Professeur, vous n’ignorez pas la réputation du chevalier Coqdor ?
Et comme Grasel hochait la tête, Muscat reprit :
– Certes, les siècles passent. Et la grande lutte du matérialisme contre le psychisme, continue. Vous, réaliste par excellence, vous continuez à nier la puissance des médiums…
– Je ne nie pas ce que je n’ai pu constater, Commissaire. Je vous dis simplement que je me suis toujours tenu à l’écart de ce que je considérais comme… voyons… comme… :
– Du charlatanisme ? dit Muscat en souriant.
Grasel eut un geste vague.
– La science de l’homme va loin. Je ne crois pas à la magie.
Muscat se taisait. Grasel regardait l’infini, par un hublot.
– Nous sommes maîtres du cosmos. Nous y avons rencontré d’autres humanités. Nous avons construit des choses folles, ne serait-ce que cet H.-S. qui tourne autour de notre planète.
– Mais tant d’autres choses nous échappent, Professeur. Tant de mystères…
Grasel eut un rictus.
– Comme ces seize cas de folie subite. Si je puis appeler cela folie ! Je ne sais pas… Enfin, attendons votre ami Coqdor. Puisqu’il lit, paraît-il, dans la pensée…
Il eut un petit ricanement désabusé.
– Paradoxe ! Nos seize malades, justement, n’ont plus de pensée. C’est le seul diagnostic que mes éminents confrères et moi-même avons pu établir…
Sur l’écran, les dernières images de la catastrophe de Titania s’agitaient encore.
L’interphone résonna. Grasel le brancha, d’un air agacé.
– Professeur. Ici, Dr Dormann.
Dix secondes après, Muscat et Grasel savaient que le mystère venait de s’abattre sur la dix-septième victime.
Ils laissèrent là l’émission tragique et se rendirent au département spécial où étaient soignés les curieux déments.
Médecins et infirmières gardaient ferme le poste. D’ailleurs, ce qui les rassurait dans une certaine mesure, c’est qu’aucun d’entre eux n’avait été frappé.
Le mal inconnu ne choisissait que les pensionnaires de l’H.-S. 22.
Bientôt, le savant et le policier, au chevet du malheureux, rejoignaient les deux internes et la jeune infirmière.
Un examen complet fut aussitôt exécuté. En un clin d’œil, le patient fut testé, radiographié des pieds à la tête. Son sang et ses diverses sécrétions analysées, tandis que l’électrocardiogramme et l’électroencéphalogramme se déroulaient simultanément.
Pour cela, on l’avait placé dans une sorte de bloc où tout s’effectuait en même temps, et de façon parfaitement indolore.
Les assistants, devant le bloc, en lisaient les résultats sur des écrans et des cadrans.
Grasel soupira :
– Rien d’extraordinaire, comme d’habitude.
Axel Sweet, presque machinalement, prononça :
– Encore un qui ne pensera plus, qui ne rêvera plus.
Frappé, Muscat regarda le rouquin.
– Il ne rêvera plus… C’est vrai… C’est la privation totale de la personnalité humaine, cela.
– Cela vous donne une idée, Commissaire ? interrogea Ginella que les problèmes policiers passionnaient et qui, en dépit de son angoisse présente, était fort intéressée.
– Oui, charmante. Je pense qu’on semble s’en prendre à tous ces cerveaux comme pour les vider de leurs forces psychiques.
Le jeune Dr Dormann se tourna vers Muscat.
– Commissaire, vous parlez comme s’il ne s’agissait pas d’une épidémie, d’une maladie inconnue, mais en quelque sorte d’une agression, d’un forfait, contre nos pensionnaires…
Muscat allait répondre lorsque la masse géante de l’Hôpital-Satellite 22 fut ébranlée dans toute sa membrure.
Devant eux, les aiguilles des cadrans et les lignes oscillographiques des écrans de tests étaient perturbées, tout tremblait, et le sol se mettait à vibrer sous leurs pieds.
Ginella perdait l’équilibre, mais Ben la recevait dans ses bras, sans préjudice d’être lui-même projeté assez rudement contre le bloc-laboratoire.
La jeune fille criait de terreur. Des appels, des jurons, éclataient un peu partout dans l’immense roue satellisée.
Muscat, Grasel et Sweet, tant bien que mal, se soutenaient mutuellement.
Partout, médecins, infirmières, pensionnaires, et tout le personnel technique du satellite, mécanos, cosmatelots, officiers, qui menaient l’immense appareil à travers l’espace, s’affolaient, couraient, criaient, cherchaient à se rendre compte de ce qui arrivait subitement.
C’était la panique, une pagaille noire. Il y avait déjà des blessés, et plusieurs avaries s’étaient produites.
Seuls, dans tout ce tintamarre, les dix-sept victimes de l’incompréhensible maladie mentale demeuraient calmes.
Parce qu’ils ne pensaient plus, parce qu’ils n’imaginaient plus, parce qu’ils ne rêvaient plus.
Et sur tout cela, inertes, asthéniques à l’extrême, indifférents, ils ne faisaient que tourner des faciès sans expression, où s’ouvraient de grands yeux effrayants de vide.
CHAPITRE II
Coqdor était soucieux.
L’astrojet fonçait à travers l’espace, effectuant le service des satellites artificiels, militaires, météorologiques, hospitaliers et autres qui tournaient autour de la Terre.
Le chevalier devait débarquer sur l’H.-S. 22 (hôpital-satellite 22), celui où se passaient des choses si étranges et où le mandait son vieil ami le commissaire Muscat ([1]).
Coqdor, comme les autres passagers de cet astronef à petit rayon d’action, regardait la sidérotélé et, comme tous, il partageait les angoisses des victimes de la terrible catastrophe naturelle qui désolait la base de Titania, là-bas, à 200 000 km de la planète Uranus, l’inviolable.
Muscat, lui, avait télévisé ses impressions et, en super-intuitif qu’il était, Coqdor flairait quelque chose d’inquiétant, de malsain, dans ces cas répétés d’individus, jusque-là parfaitement sains, du moins du point de vue mental, réduits, sans raison apparente, à cet état de larve humaine.
Près de lui, couché à ses pieds, Râx, son fidèle Râx, singulier monstre familier, dormait, ou faisait semblant, son puissant corps canin enveloppé de ses ailes de chauve-souris.
L’énorme chien volant paraissait bien calme, plongé dans le sommeil.
Pourtant, quiconque eût voulu approcher le chevalier avec d’hostiles intentions se fût heurté à ses crocs menaçants, à ses terribles griffes, sous son éclatant regard d’or.
Mais nul, à bord, n’en voulait à celui qu’on nommait le chevalier de la Terre.
Pendant le trajet, deux jeunes garçons étaient venus lui demander un autographe, qu’il avait accordé avec gentillesse. Ses exploits défrayaient la chronique et plus d’un junior, désormais, rêvant d’espace, de randonnées interstellaires, se modelait, ou croyait le faire, sur le chevalier Coqdor qui, pour la jeunesse terrienne, représentait le paladin idéal de l’envolée vers les étoiles, les aventures toujours plus fantastiques.
De très jeunes femmes, et même d’autres, moins jeunes, le couvaient du regard, ce qui ne faisait pas toujours plaisir à leurs compagnons, quand elles en avaient un.
Sa belle tête aux cheveux blonds frisés très courts, son extraordinaire regard vert, fascinaient la gent féminine.
Pourtant, Bruno Coqdor ne se souciait guère de cette admiration spontanée.
Sa gloire le gênait un peu, mais, pas plus d’ailleurs, que son ami Robin Muscat, il n’avait pu empêcher les journalistes des trois mondes de publier le récit de leurs divers exploits, de répandre leur image un peu partout.
Présentement, on le laissait un peu tranquille, tous à bord étant absorbés par la contemplation des terrifiantes photos du cataclysme de la petite planète Titania.
Cependant, le temps passait et le chevalier se leva.
Aussitôt, Râx sortit de son apparent sommeil, se dressa sur ses membres postérieurs et reprit curieusement assise sur les membres avant, les ailes repliées, ces ailes sur lesquelles il arrivait à galoper à un rythme surprenant.
Coqdor tapota la tête du pstôr et quitta le cockpit des passagers, suivi par des regards admiratifs, ou quelquefois même un peu plus.
Dans la salle réservée aux préparatifs de débarquement, un officier le salua.
– Nous sommes en vue de l’H.-S. 22, Chevalier.
– Merci. Puis-je l’apercevoir ?
– À vos ordres.
Le cosmonaute brancha le contact et, sur un écran, une vaste portion spatiale apparut.
La grande roue de l’H.-S. 22 tournait lentement.
Coqdor la regardait, perdu dans ses pensées. Il se préparait mentalement à une nouvelle lutte, persuadé que, dans les cerveaux que Muscat lui avait demandé de venir sonder, depuis le sol de la Terre, il allait découvrir de bien étranges mystères.
Mais il tressaillit, fronçant le sourcil.
– Lieutenant, regardez. Que se passe-t-il ?
L’officier blêmit lui aussi et, deux minutes plus tard, non seulement l’équipage et les passagers de l’astrojet, mais encore tous ceux qui naviguaient dans l’espace voisin de la Terre, de ce côté hémisphérique, avaient également lieu de s’affoler.
La grande roue spatiale s’était mise à tourner pendant quelques secondes à une allure folle. Puis, déséquilibrée, elle paraissait curieusement glisser à travers l’espace et, pour les techniciens, il était hors de doute que, sous une impulsion d’origine inconnue, le satellite dans sa masse entière était tout bonnement en train de sortir de son orbite.
Coqdor était en proie à l’angoisse.
Il pensait à tous ces malheureux, victimes de cet incompréhensible accident.
Tout particulièrement, il pensait à Muscat, qui se trouvait à bord de l’H.-S. 22, de Muscat en péril, avec cent autres personnes.
Et, une fois de plus, son instinct médiumnique lui soufflait que ce n’était pas, en fait un accident, si dramatique fût-il, mais qu’il s’agissait bien d’une sorte d’attentat, commis par on ne savait quelle puissance énigmatique.
Son esprit allait très vite et, sans trop savoir pourquoi, il faisait déjà un rapprochement avec la lointaine catastrophe de Titania. En tout cas, il ne pouvait pas ne pas croire qu’il y eût un lien, quel qu’il soit, entre les cas de folie subite constatés sur l’H.-S. 22, et ce dérèglement qui risquait d’avoir de terribles conséquences.
Naturellement, le commandant de l’astrojet, qui dirigeait son engin de façon à faire escale sur les plages de l’H.-S. 22, avait modifié sa trajectoire et il n’était plus question d’approcher pour débarquer Coqdor, et prendre plusieurs personnes du corps médical et du corps technique, comme cela avait été initialement prévu.
Coqdor comprit parfaitement les scrupules du commandant.
D’ailleurs, la sidérotélé et la radio spatiale marchaient frénétiquement à la fois entre les stations volantes, les astronefs, et les divers postes de la Terre et de la Lune.
On lançait des appels à l’H.-S. 22, on interrogeait, mais, évidemment, aucune réponse ne parvenait.
À bord, ce devait être une perturbation totale.
La sidérotélé reflétant le drame, les passagers de l’astrojet, après la vision de Titania, pouvaient observer, avec un frisson, le drame qui se jouait cette fois tout près d’eux à moins d’une cinquantaine de kilomètres.
Les commentaires les plus divers fusaient. D’autre part, on apprenait que des secours s’organisaient, et que des astros fonçaient vers le satellite en détresse.
Le chevalier Coqdor avait demandé à être reçu sans retard par le commandant de l’astrojet.
– Votre appareil n’est pas conditionné pour le secours, Commandant, et je le comprends. Vous devez veiller sur vos passagers. Il est donc exclu que je vous demande de me débarquer.
– Absolument impossible, Chevalier, et je vous remercie de votre compréhension.
– Il n’en est pas moins vrai que je dois, vous entendez, je dois me rendre sur l’H.-S. 22.
– Mais le satellite est en péril. Il suit une orbite excentrée, il dérive et Dieu sait où il va se perdre.
– Je sais, Commandant. Mais je suis en mission.
– Alors, que souhaitez-vous ?
– Que vous me confiiez un canot-fusée.
– Pour vous seul ? Un équipage de trois hommes est indispensable à la conduite de ce genre d’engin.
– Et vous ne devez pas prendre la responsabilité de risquer la vie de deux de vos hommes, n’est-ce pas ?
– C’est exactement cela.
– Alors, si vous le voulez bien, je partirai seul.
– C’est de la folie, Chevalier.
– Je sais, Commandant, répondit placidement l’homme aux yeux verts.
L’officier le regarda, partagé entre l’admiration et l’effarement.
– Mais vous savez à quoi vous vous exposez ?
– Bien sûr. Il y a des années que je voyage de planète en planète et l’espace a bien peu de secrets pour moi. Et puis je ne serai pas seul. Râx me tiendra compagnie. D’ailleurs, ce voyage durera peu. Si la fusée est bien dirigée — et je m’en charge — je ne mettrai que quelques minutes depuis l’astrojet jusqu’au satellite.
– Mais il faut piquer droit sur les sas de fusée, s’y encastrer directement et sans la moindre erreur.
– Commandant, je sais que vous avez reçu des instructions spéciales à mon égard. Le commissaire Muscat m’attend. La situation paraissait déjà très grave. Admettez avec moi que, avec ce qui se passe, elle semble désormais plus que dramatique.
Le commandant soupira.
– C’est bien, Chevalier. Je vous désapprouve, mais… je vous admire.
Coqdor sourit et les deux hommes se serrèrent la main.
Les passagers de l’astrojet avaient déserté la grande salle du cockpit et, dédaignant de suivre le drame par sidérotélé, ils s’entassaient devant les baies-hublots pour regarder, en direct, le déroulement du drame.
On n’avait pas besoin de connaître grand-chose aux divers éléments du domaine spatial pour constater que la grande roue-satellite était dans une situation de plus en plus critique.
Elle avait quitté son orbite et, tournant cette fois lentement sur elle-même, elle s’éloignait à la fois de l’astrojet et de la Terre, comme si elle était attirée par une force attractive formidable.
Le mystère demeurait entier et le malaise était général, chaque observateur évoquant les malheureux emportés ainsi dans l’espace, sans raison apparente, ce qui augmentait encore le potentiel dramatique du suspense.
Tout à coup, des cris éclatèrent parmi les passagers.
Ils venaient de voir, jaillissant tout près d’eux, des flancs même de l’astronef qui les emportait, une fusée fulgurante qui piquait, laissant une traînée d’un rouge éclatant, droit vers le satellite en détresse.
Il ne fallut pas plus d’une minute pour que tout le monde fût au courant.
C’était Coqdor, c’était le chevalier de la Terre qui, flanqué seulement de son fidèle Râx, avait demandé l’autorisation de voler au secours des malheureux emportés sur l’hôpital volant désaxé.
Et un grand frisson passa sur la foule des passagers. Et les yeux des jeunes garçons se mirent à luire d’admiration, d’envie, chacun rêvant de s’égaler un jour au hardi cosmonaute, qui se lançait encore dans cette nouvelle aventure.
Et les yeux des femmes brillaient, parfois un peu humides, mais tous étincelant de ces sentiments qui n’appartiennent qu’à leur sexe.
Ils suivaient passionnément les évolutions de la grande roue folle, les manœuvres de certains cosmavisos envoyés sur les lieux, et qui cherchaient à rejoindre l’H.-S. 22, et ils ne perdaient de vue ni les uns ni les autres un certain petit point rouge, rubis mouvant et véloce qui indiquait le canot-fusée emportant l’audacieux Coqdor en compagnie du pstôr, l’animal fantastique.
Un cri les détourna de cette contemplation :
– D’autres nouvelles…
– La télé…
– Sur Titania…
– Mais c’est fou… c’est impossible…
Certains ne voulurent pas s’arracher à l’observation du drame qui était en train de se jouer dans l’espace, mais quelques-uns préférèrent retourner à la grande salle du cockpit.
Un reportage en direct s’effectuait depuis la planète Titania.
Les premiers secours venaient d’arriver sur le satellite d’Uranus, et une importante mission débarquait aux abords de Titania-City, sur le spatiodrome.
Or, les premières constatations étaient ahurissantes.
La ville était parfaitement intacte.
Pas la moindre trace d’incendie ni de destruction à travers les divers bâtiments.
D’autre part, les premiers astronefs qui, avant de se poser, avaient pu avoir une vue d’ensemble de la surface du planétoïde, indiquaient, avec documents probants à l’appui, que nulle fissure du sol, nulle crevasse, ne demeurait du formidable séisme, en secousses répétées, qui avait ébranlé la masse entière de Titania, et cela pendant plusieurs heures.
Enfin, toutes les régions des récoltes étaient parfaitement intactes et les céréales, les forêts, le tout créé par la main de l’homme, continuaient à croître paisiblement, au mystérieux rythme végétal, dans cette atmosphère empruntée pour la plus grande part à l’oxygène des roches de la planète.
À travers le monde, où des milliards de téléspectateurs suivaient l’évolution des divers drames qui perturbaient le système solaire, la stupéfaction était à son comble.
On s’interrogeait, on ne comprenait pas.
Ce n’était tout de même pas une imposture. On n’avait pas projeté quelque film d’anticipation. Tous avaient vu, et les caméras de Titania avaient bien retransmis les diverses phases du cataclysme.
Or, de ce cataclysme, il ne restait aucune trace.
Tout était effacé, annihilé, annulé.
Par contre, en ce qui concernait la population de Titania, c’était une tout autre histoire.
Les premiers vaisseaux de secours avaient eu quelque peine à se poser sur le spatiodrome, pour l’excellente raison qu’ils n’avaient pu y atterrir que par leurs propres moyens.
Aucun technicien au sol n’était venu les guider pour la prise de contact.
On les avait trouvés, ces techniciens, prostrés, les uns blessés, tous en proie à une terreur morbide. Quelques-uns avaient perdu la raison. Et presque tous déliraient.
Après le premier moment de stupeur, on s’était évertué à les soigner, ces infortunés, et les secouristes-cosmonautes s’étaient répandus à travers la ville.
Titania-City, nous l’avons précisé, était une ville intacte.
Rien ne semblait avoir souffert. Et, cependant, le monde entier avait pu apercevoir les buildings en flammes, les palais s’effondrer.
Seulement, là encore, si le domaine matériel paraissait de façon incompréhensible, miraculeuse si l’on voulait, s’être réparé spontanément, il n’en était pas de même pour ses habitants.
Tous, ils vivaient dans la terreur, la prostration, la folie.
La plupart déliraient. Les blessés abondaient et il y avait même un certain nombre de morts.
Les astronefs de secours, fort heureusement, se multipliaient, le Martervénux, la confédération des trois planètes-sœurs, ayant expédié le plus possible de moyens d’action.
Et tous avaient fort à faire.
On put constater que la majorité des victimes étaient de ceux qui s’étaient jetés par les fenêtres, voire des hélicos en plein vol, ou des wagons des monorails évoluant à travers la ville et les campagnes avoisinantes.
Il y avait cependant quelques dégâts matériels, relativement bénins.
L’enquête, rigoureusement menée, et sans retard, put démontrer que toutes ces déprédations étaient consécutives, non au cataclysme (y avait-il eu vraiment un cataclysme ?), mais à l’abandon des machines et des leviers de commande par les habitants de Titania traumatisés par le séisme, les tornades, les incendies et les divers malheurs qui s’étaient ensuivis.
Alors, partout, sur Mars, sur Vénus, sur la Terre, sur les petites planètes colonisées, et dans les systèmes voisins où la sidérotélé retransmettait fidèlement les événements, on s’interrogeait, on cherchait, on comprenait de moins en moins.
Interrogés, les premiers témoins, choisis parmi ceux de Titania qui reprenaient le mieux leurs esprits, avouaient ne rien comprendre eux-mêmes.
Ils avaient vu tout crouler, tandis qu’une tempête inouïe s’abattait sur eux et que la majorité des bâtiments de la ville, et des champs entiers de récolte, se mettaient à flamber.
Il en était résulté une terreur générale, une panique effroyable, qui était la cause — la seule cause, semblait-il — de cet amas de victimes.
Les secouristes multipliaient leurs efforts. Ils en avaient pour des heures et des heures, pour des jours et des jours, peut-être.
Une population entière à soigner, à sauver, à arracher à ses terreurs, dans un monde où, il fallait bien le constater, il n’y avait que quelques avaries mineures.
Et cependant, tous, de planète en planète, avaient vu.
Le feu, la terre tremblant, les trombes arrivant comme les fouets de la colère céleste, sur ce monde terrorisé.
Tandis qu’on s’interrogeait, tandis qu’une épouvante larvée commençait à se répandre sur le monde, on en oubliait presque le drame du H.-S. 22.
Drame qui, pourtant, continuait à se jouer dans l’espace.
CHAPITRE III
Coqdor fonçait vers le but, et ce but fuyait sans cesse devant lui.
Il lui avait fallu une audace inouïe pour se risquer dans l’espace, seul sur un canot-fusée.
Mais sa grande habitude de l’aventure spatiale l’avait poussé à prendre les commandes de l’engin et, maintenant, il voulait à tout prix rejoindre le H.-S. 22.
Râx, près de lui, sage, silencieux, ne bougeait pas. Mais, dans ses yeux d’or, passaient d’étranges flammes, comme si le monstrueux et sensible animal partageait les affres de son maître, conscient du péril dans lequel ils étaient tous les deux plongés.
Ce n’était pas aux dangers qu’il pouvait courir en compagnie du pstôr que pensait Coqdor et cela ne le gênait guère.
Il pensait aux autres, à ceux qu’emportait l’hôpital-satellite, ceux sur lesquels planait une menace d’autant plus terrible qu’elle demeurait parfaitement incompréhensible.
Si le commissaire Muscat avait fait appel à son vieux camarade, c’était sans doute parce que la situation était grave à bord de l’H.-S. 22.
Mis au courant par sidérotélé, Bruno Coqdor s’était longuement interrogé sur la nature des faits que Muscat lui avait relatés. Il se demandait, lui, le grand spécialiste du psychisme cosmique, quelle force avait ainsi pu « vider » littéralement tous ces malheureux de leur pensée, de leur âme.
Et maintenant, alors qu’il volait à leur secours, alors qu’il croyait s’en rapprocher dans le grand vide, il voyait l’immense roue spatiale qui s’éloignait, exécutant parfois des mouvements peu compréhensibles, comme si, et c’était là l’impression de Coqdor, elle n’était pas mue par ses propres machines, ni par une gravitation déséquilibrée, mais bien par une puissance qui l’entraînait, par une main invisible et géante.
Derrière lui, l’astrojet n’était qu’un souvenir.
Devant lui, il y avait cet engin immense, qu’il fallait gagner, toucher, pénétrer.
Près de son visage, placé à portée immédiate du pilote, un écran de sidérotélé donnait vue sur l’ensemble du monde et, tout en conduisant le canot de main de maître, se multipliant pour actionner les diverses commandes que normalement, trois hommes auraient dû servir, le chevalier suivait l’évolution de la situation cosmique.
C’est ainsi qu’il apprit, en même temps que quelques milliards d’individus dans le monde solaire et les mondes voisins, ce qui se passait sur Titania, et que le cataclysme signalé semblait se borner à une hallucination collective, si colossale que les annales de l’univers ne semblaient pas en avoir jamais relevé de semblable.
Le chevalier de la Terre poussait son petit engin au maximum de la vitesse, demeurant sûr de lui, s’épuisant cependant au service des divers éléments dirigeant le canot-fusée, mais essayant en permanence d’utiliser les bonds extravagants que la grande roue continuait à exécuter.
– À bord… quelle panique ce doit être ! Il songeait à tous ces malheureux, désaxés, jetés les uns sur les autres contre les parois, les machines, les meubles. Et sans doute l’apesanteur devait-elle jouer, dans le déséquilibre général, avec tous ses dangers, ses multiples inconvénients.
– Des médecins et des sanitaires… et de pauvres malades privés de conscience. D’autres malades, normaux, eux, mais faibles et désarmés. Un équipage décimé… Et Muscat…
Il frissonnait. L’amitié qui le liait au policier des étoiles lui faisait redouter le pire.
Le canot-fusée, en temps normal, même piloté par un seul homme pouvait, si cet homme était compétent, et c’était le cas, aborder l’H.-S. en pénétrant par un sas spécial.
Malheureusement, il eût fallu que les préposés au sas puissent le faire jouer convenablement, pour accueillir la longue fusée de métal que constituait le petit engin amenant Coqdor et Râx.
Coqdor fut bientôt très près de l’H.-S. 22, tout près.
Petit cylindre à bout conique, javelot de l’espace, le canot cherchait à se planter littéralement dans le sas, mais la masse de la grande roue continuait à dériver, à se retourner par instants, et, à deux reprises, l’énorme engin frôla le petit de telle sorte que, sans de prompts réflexes du pilote, le canot eût été broyé par le choc.
Coqdor en avait des sueurs froides et, près de lui, Râx sifflait très doucement, mais sur un mode douloureux, exprimant ainsi son angoisse.
Enfin, le canot surplomba la roue, parvint au-dessus de l’entrée du sas.
Coqdor, les mains rivées aux commandes, se sentait la gorge sèche, et son cœur, ce cœur généreux et ferme, battait à grands coups.
– Je vais risquer… d’un élan… planter la pointe de la fusée dans l’entrée. Ainsi… je vais forcer le sas… Après, je me débrouillerai pour passer dans l’H.-S.
À l’avance, le canot-fusée était sacrifié, car il ne résisterait certainement pas à un tel traitement.
De toute façon, Coqdor n’avait pas le choix.
On ne lui ouvrirait pas de l’intérieur. Il lui fallait donc forcer la porte.
Et cette porte était constituée par un alvéole dans lequel devait venir s’encastrer la pointe de la fusée. À ce moment, de l’intérieur, l’équipage de l’H.-S. faisait manœuvrer le sas. Comme cela risquait de ne pas se produire, il fallait utiliser la violence et pénétrer en vitesse grand V, pour obliger le sas à s’ouvrir.
Si cela marchait…
Coqdor s’y reprit à trois fois, car les mouvements désordonnés et imprévisibles de la roue géante dérobaient sans cesse le but final.
Et puis, il se vit bien en face, il régla le canot-fusée, qui faisait pratiquement du surplace, de façon qu’il fût projeté comme une flèche immense en plein dans l’alvéole-sas.
S’il ne piquait pas dans l’ouverture, le canot s’écraserait contre la carène de l’H.-S. 22.
Coqdor en arrivait à ce point où l’homme qui croit fermement, fidèlement au maître du cosmos, ne peut pas même prier convenablement. Il s’abandonne, il agit, il sait que son acte, dont il a pris la responsabilité, aura tel résultat qu’il plaira au Seigneur de déterminer.
Il ferma les yeux, pressa un bouton.
Le pstôr siffla fortement, longuement.
Le canot-fusée, propulsé à une vitesse de trois mille kilomètres à l’heure pointa sur la roue.
Le choc fut terrible, et Coqdor projeté hors de son siège de pilotage.
Il demeura inconscient un instant, sentit enfin quelque chose sur son visage, et comprit que c’était Râx qui le léchait, qui cherchait à le ranimer.
– Mon beau pstôr… Mon joli Râx…
Il s’appuya sur l’échine du bouledogue chauve-souris, se releva en titubant, chercha à comprendre, réalisa enfin qu’il ressentait une impression de stabilité.
Les commandes étaient en morceaux, tout avait été bouleversé, broyé, massacré par le choc, et l’intérieur du canot-fusée présentait un aspect de désolation.
Mais Coqdor comprit.
– Nous avons pénétré dans l’alvéole.
Maintenant, le canot-fusée continuait sa randonnée, immobile relativement à la grande roue de l’H.-S. pour l’excellente raison qu’il y était fiché comme un javelot au but.
Le chevalier poussa un soupir de soulagement, passa une main encore un peu fébrile sur son front, y glana de la sueur et du sang. Il avait dû s’écorcher légèrement le cuir chevelu.
Qu’importait… il était arrivé…
– Maintenant, il faut sortir de là, passer dans le cockpit de l’H.-S.
Mais tout était fracassé, hors d’usage. Les portes, bien entendu, s’étaient bloquées.
Tout se mit soudain à tourner et Coqdor roula, avec Râx, le long d’une paroi qui tenait maintenant la place du plancher.
– Déséquilibre. La roue continue ses mouvements déréglés…
Il se releva tant bien que mal, essaya de faire fonctionner le dispositif d’appel qui, lors de la pénétration des canots dans les sas-alvéoles, permettait la communication avec ceux des engins conditionnés pour les recevoir.
Inutile. Tout cela était détruit, inutilisable.
– Comment allons-nous sortir de là ? Il rageait. Il avait risqué sa vie et celle de Râx pour atteindre le but fuyant. Maintenant, il y était parvenu, mais se trouvait pris comme un rat au piège.
Et cependant, à quelques mètres de lui, il y avait l’H.-S. et ses mystères, ses équipages et ses malades, ses soigneurs et ses déments.
Et Robin Muscat.
Longuement, Coqdor tourna, examina les parois cabossées, mais qui tenaient bon. Il palpa tous les appareils et constata qu’aucun ne répondait plus. Il chercha un moyen de sortir et n’en trouva pas.
Maintenant, il était, avec son canot-fusée bloqué, partie intégrante de cet immense engin qui tournait dans l’espace, qui dérivait, emporté par on ne savait qui ou quoi, dans une direction qui demeurait inconnue.
Il ne pouvait s’en sortir seul, semblait-il. Il n’avait même pas une arme, étant parti de la Terre en tenue civile, et ayant passé sur le canot sans prendre aucun équipement autre que la combinaison de pilotage.
Par instants, il sentait le plancher, ou ce qui en tenait lieu, se dérober sous ses pas, et tout se déséquilibrait encore, et Râx battait des ailes pour garder un semblant d’équilibre, en protestant à sa manière, avec des sifflements irrités.
L’air se raréfiait, les adducteurs d’oxygène étant malmenés comme le reste. Et Coqdor chercha en vain l’eau potable, qui s’était répandue, les pilules reconstituantes, perdues dans des débris de plastique et de verre.
Alors, il s’assit, contre Râx pour être maintenu. Il prit une position de relaxation, tenta de faire en lui le calme et le silence, se détendit en dépit de la terrible situation.
Il pensa. Longuement.
Il classa ses idées, en isola une, la capta ; l’extirpa de son cerveau, l’orienta, la propulsa, après avoir tâtonné, psychiquement, dans un rayon d’une centaine de mètres, balayant littéralement l’espace de sa force mentale tournante.
Il tentait une communication télépathique. Certes, n’importe quel cerveau, soit par entraînement, soit naturellement, pouvait recevoir le message.
Mais, avant tout, Coqdor cherchait à entrer en contact avec Robin Muscat.
Leur amitié était un excellent support pour leurs deux sensibilités et bien que le commissaire ne fût pas particulièrement ce qu’on appelait un télépathe entraîné, il devait, s’il était bien dans ce périmètre, percevoir les appels de Coqdor.
Une heure, ainsi, parfois dérangé par les soubresauts de l’H.-S. 22, Coqdor appela.
Et, soudain, son visage se détendit. Il sourit, puis il rit aux éclats, un peu nerveux, conscient maintenant d’avoir été entendu.
Cet esprit qui le recevait, il n’y avait pas d’erreur, c’était bien celui du commissaire Muscat.
Coqdor, d’un dernier effort, s’annonça, expliqua sa situation par l’envoi d’un bref cliché montrant l’alvéole dans lequel était encastré le canot fracassé, avec Coqdor et Râx à l’intérieur.
Puis, las de tout cela, Coqdor s’effondra, reprenant sa respiration.
Râx se coucha près de lui et lui lécha les mains, moins inquiet lui aussi, sa vie psychoanimale se réglant rigoureusement sur l’esprit de son maître.
Ils attendirent.
Moins d’un quart d’heure après, du bruit se fit entendre, mais Coqdor, au début, n’en situa pas l’origine.
On cognait sur le métal, on cherchait à l’entamer.
Coqdor se remit en communication avec Muscat, apprit ainsi que, en compagnie de deux ou trois personnes, Muscat tentait de percer la paroi de la fusée au rayon inframauve.
Coqdor, alors, envoya un message, se situant dans le canot, et situant Râx.
En effet, le terrible rayon, en découpant le métal, pouvait fort bien les atteindre.
Muscat reçut la communication, n’y répondit que maladroitement, mais Coqdor lisait dans sa pensée et, ainsi, ils établirent des relations à peu près possibles.
Quand les rayons tranchèrent les flancs cabossés du canot, le chevalier et le pstôr, l’un près de l’autre, virent des traits de feu se tracer sur le cockpit.
En quelques instants, les jets thermiques entamèrent les parois, y découpèrent un vaste quadrilatère de plus d’un mètre de côté.
Puis une poussée violente fit tomber le panneau ainsi formé.
Muscat, brandissant le pistolet à inframauve avec lequel il travaillait, se précipita dans la fusée et tomba dans les bras de Coqdor, tandis que Râx qui le reconnaissait, sifflait de joie et sautait autour d’eux en battant de ses ailes immenses.
Un nouveau choc de l’H.-S. 22 les fit rouler parmi les instruments brisés.
Ils ne firent qu’en rire, se relevèrent en criant de joie, comme des collégiens.
– Muscat… cher vieux flic ! Parlez… Que se passe-t-il ?
– Et vous ? Comment êtes-vous donc arrivé ?
– Je vous raconterai ça après… La situation à bord ?
– Venez.
Un officier et un cosmatelot étaient là, qui serrèrent la main au chevalier. Ils étaient tous en lambeaux, saignaient, offraient des visages décomposés. Près d’eux, il y avait aussi un grand garçon blond, solide d’aspect, et une jeune fille brune, au beau visage doux.
– Mlle Ginella.
– Chevalier, vous êtes blessé. Je suis infirmière, et j’ai tenu à être là…
– Merci, Mademoiselle. Je ne refuse pas vos soins. Mais mes plaies, si plaies il y a, sont bénignes… Oui, c’est un pstôr… Vous n’en aviez jamais vu, sans doute ? Il vient de la lointaine planète Dzo. Râx, dis bonjour à la demoiselle…
Ginella était un peu effarée devant le monstre, qui sifflait doucement.
– N’ayez crainte. Râx est très galant, très bien élevé, et il adore être caressé par une main féminine…
Ginella, un peu intimidée, osa tout de même flatter le crâne du petit monstre qui se mit à ronronner de bonheur.
Le Dr Ben Dormann insistait pour examiner Coqdor, mais celui-ci assurait se porter comme un charme.
– Montrez-moi plutôt ce qui se passe ici.
Alors, soudain mornes, accablés, Muscat, Dormann, Ginella, et les cosmatelots, l’emmenèrent à travers l’hôpital-satellite sinistré.
CHAPITRE IV
Maintenant, on ne savait trop pourquoi ni comment, après les terribles soubresauts qui avaient agité l’H.-S. 22 pour l’arracher à son orbite régulière, une certaine stabilité s’était établie.
L’immense engin ne se cabrait plus dans l’espace. Il filait, toujours comme aspiré par une puissance mystérieuse, il s’éloignait de la Terre à une vitesse croissante, mais, à bord, la gravitation artificielle des astronefs avait repris ses droits.
Si bien que le chevalier Coqdor et ses guides pouvaient déambuler à travers les couloirs et les salles de l’hôpital sans risquer d’être précipités sur le plancher, les parois ou même les plafonds.
Le professeur Grasel, le commandant de bord, assez mal en point l’un et l’autre, alertés, venaient au-devant du célèbre cosmonaute.
Ce dernier, avec une grande tristesse, pouvait mesurer l’étendue du désastre.
Ben et Ginella l’avaient prié de les excuser. Tous deux, après avoir aidé Muscat à le délivrer de la fusée bloquée, rejoignaient les équipes sanitaires, du moins ce qui en restait, car plus d’un membre du personnel hospitalier avait été frappé.
Un peu partout, on ne voyait que débris de toute sorte. Les lits des malades avaient été projetés au hasard et plus d’un de ces malheureux avait péri ou subi de graves traumatismes.
Le jeune Dr Axel Sweet se multipliait, allait d’une chambre à l’autre, soutenait les blessés, prodiguait les piqûres et les pansements, et, quelquefois, aidait à relever les morts.
Le calme relatif qui s’établissait permettait au commandant et à Grasel de prendre des dispositions, de donner des ordres.
Mais Coqdor et Muscat apprenaient, sans surprise, sinon avec angoisse, que l’H.-S. 22 ne gouvernait plus et continuait sa folle randonnée, on ne pouvait savoir dans quelle direction.
Tous les appareils de pilotage étaient brisés. Partout, on entendait râles des mourants, gémissements des blessés, et Ginella et ses compagnes encore indemnes ne parvenaient pas à suffire à traiter tout ce monde douloureux.
Un nouveau péril survenait, contre lequel on ne pouvait pas grand-chose.
Si, après les formidables bonds exécutés dans l’espace par l’astronef-hôpital, les humains avaient plus ou moins retrouvé leurs esprits, si l’H.-S. 22 ne perturbait plus le métabolisme des uns et des autres, il n’en était pas de même des nombreux robots de service.
Sur un nombre de près de cinquante, utilisés à bord pour les plus lourdes besognes, une bonne trentaine avait été touchée.
Quelques-uns étaient tout bonnement inutilisables, et bons pour la ferraille.
Mais il en restait près de vingt qui, non détruits, seulement désaxés dans leurs circuits, s’étaient mis à tenir un comportement d’extravagance, phénomène fréquemment observé lors des accidents et catastrophes, lorsque l’androïde, à la suite d’avaries internes, se met à gesticuler de façon irrationnelle, à frapper au hasard, ou à exécuter certains mouvements pour lesquels il a été conditionné, mais de façon irrégulière.
Les membres de l’équipage, sous les ordres d’un officier, traquaient ces monstres de métal à travers l’astronef sinistré.
De temps à autre, on entendait le lugubre sifflement de l’inframauve, sifflement qui se produisait alors que le rayon, silencieux en soi, atteignait une masse de métal et en dissociait les molécules.
Et un robot menaçant, un de ces humanoïdes artificiels frappés de folie fondait littéralement sous l’action de l’inframauve.
Mais il y en avait encore plusieurs qui semaient la terreur. Les cosmatelots à peu près indemnes étaient en nombre insuffisant pour poursuivre la lutte, ayant été tous appelés à seconder le personnel infirmier.
Coqdor et Muscat, avec Grasel (le commandant les ayant abandonnés pour courir ça et là donner des ordres et remonter le moral des défaillants) avançaient, avec Râx sur leurs talons, dans ce nouveau cercle de l’enfer.
Les cris ne cessaient guère. Parfois, deux robots encore intacts les dépassaient, emmenant un cadavre sur le faisceau invisible des ondes de force. Ou bien une infirmière courait, seringue en main, pour soulager les souffrances d’un grand blessé.
Tout se mêlait. Ces voix humaines de désespérance, le grincement métallique des robots fous, l’horrible bruit des androïdes en voie de désintégration, les appels, les ordres, les gémissements, les râles et les pleurs.
Coqdor et Muscat avaient vu bien des choses, lors de leurs grands voyages cosmiques. Jamais, peut-être, ils n’avaient découvert un tel désastre.
Sur tout cela flottait une affreuse odeur de sang, de pharmacie, de brûlé provenant des nombreux courts-circuits qui s’étaient produits.
Mais, peut-être, ce qui les impressionnait le plus, c’était l’attitude des malheureux frappés par la maladie inconnue qui vidait les cerveaux.
Les fous.
Dans le grand désarroi général, ils étaient les seuls à ne pas s’agiter. Ils étaient les seuls à garder le calme.
Leurs yeux agrandis, mornes, vides, se tournaient vers ces humains affolés, ces robots frénétiques, ces morts qui s’accumulaient.
Et leur suprême indifférence, leur position de négation de tout ce qui était, frappait cruellement l’esprit de ceux qui pouvaient encore raisonner et comprendre l’étendue de la catastrophe qui avait touché l’hôpital-satellite H.-S. 22.
– Qu’en pensez-vous ? demanda Muscat, penché vers le chevalier.
L’homme aux yeux verts réfléchit une seconde.
– Incroyable. Ils vivent, et cependant, ils semblent plus absents encore que les morts.
– Quelle force, Coqdor, a pu produire cela ?
– La même, sans doute, que celle qui nous entraîne à travers l’espace.
Grasel prononça :
– Chevalier, comme nous, avez-vous pu savoir ce qui se passait sur la planète Titania ?
– Oui, Professeur. Même à bord de mon canot-fusée, j’ai capté les actualités cosmiques. J’ai su que, finalement, il n’y avait eu là-bas qu’un cas unique d’hallucination collective.
– Et ici, ragea Muscat, est-ce une hallucination ? Nous n’avons pas rêvé. Nous ne rêvons pas…
Il frappa le plancher de métal avec colère.
– Ce vaisseau-hôpital a bien été sinistré. Arraché de son orbite terrestre. Il erre dans l’espace après avoir si terriblement cabriolé que tout est détruit à bord et qu’il y a des dizaines et des dizaines de victimes. Regardez tout ce sang, ces dégâts. Inestimables. Nous survivons presque par miracle. Quel rapport avec les événements qui se sont déroulés sur le satellite d’Uranus ?
– Je n’en vois pas, a priori, dit Coqdor. Mais je me demande…
Un cosmatelot courait vers eux.
– Professeur, Messieurs. Le commandant vous convie au poste d’observation…
– Du nouveau, matelot ?
– Oui. Un cosmaviso fonce à notre secours.
– Dieu soit loué, dit Grasel. Nous pourrons au moins faire évacuer les blessés.
– Et les fous, murmura Muscat.
Ils se hâtèrent vers la cabine des observateurs.
Là, comme partout, il y avait des avaries, mais on pouvait (la cabine étant en coupole, surplombant la roue géante) observer à l’œil nu, si les écrans panoramiques ne fonctionnaient plus guère.
Ils virent, en effet, le cosmaviso, venant vraisemblablement de la Lune, qu’on découvrait aux trois quarts, et qui fonçait vers eux.
– Tout de même, grinça Grasel, on se décide à nous secourir. Ce n’est pas trop tôt. Le commandant hocha la tête.
– Nous aurons sans doute de grandes difficultés pour le transfert de nos malades. On m’a appris comment le commissaire Muscat, avec le Dr Dormann et l’infirmière Ginella, ont délivré le chevalier captif de sa fusée à demi écrasée. Aucun sas ne fonctionne plus…
– Qu’importe ! fit Muscat. Il y a des moyens, des canots de spationavigation rapprochée. On mettra le temps qu’il faudra, après avoir découpé les parois à l’inframauve.
– Oui, fit le commandant. Si les cloisons étanches ne sont pas fissurées. Il me faut garder de l’air respirable. Quel problème, Messieurs…
Tout de même, les quatre hommes voyaient avec un certain soulagement l’astronef de secours. La vie, à bord de l’H.-S. 22 ne serait plus possible avant quelques heures.
Le préposé à la cabine se pencha tout à coup sur un poste radio, qui grésillait bizarrement.
La lampe indiquant un appel clignotait, mais le technicien avait quelque difficulté à capter le correspondant.
– Tout cela est démoli, grogna Grasel.
– C’est sans doute le cosmaviso qui entre en contact, nota Muscat.
Le cosmatelot s’évertuait, mais le message ne « passait » pas.
– Eh bien ! matelot ? fit le commandant énervé.
L’homme, rouge, confus, suait à grosses gouttes et ses mains commençaient à trembler sur les boutons de manipulation.
– Je n’y arrive pas, Commandant. Il y a un court-circuit et… Ah !
Cette exclamation coupait la phrase parce que, justement, le son se clarifiait.
Ils entendirent, nettement, la fin d’un mot qu’ils ne comprirent pas, et, tout de suite, une respiration bien nette.
– Ici, H.-S. 22… Ici, H.-S. 22… J’écoute !
Il y eut un silence. Mais le commandant, comme le technicien, le professeur Grasel, Muscat et le chevalier Coqdor « sentaient » littéralement la présence du correspondant, derrière son micro, quelque part à travers le cosmos, peut-être sur le cosmaviso qu’on découvrait fonçant toujours vers l’astronef en détresse, peut-être ailleurs…
Et la voix s’éleva.
Une voix dure, sèche, inhumaine, une voix analogue à celle de ces robots parlants comme on en utilisait déjà beaucoup dans les mondes civilisés.
– H.-S. 22… Écoutez-moi… je veux parler à votre commandant.
– Ici, H.-S. 22, dit l’officier supérieur. Commandant Wlamm. Qui parle ? Êtes-vous le cosmaviso de secours ?
Il y eut un ricanement bref, presque insultant.
– Qui parle du cosmaviso ? Illusion, Commandant. Ce navire ne parviendra jamais jusqu’à vous.
– Et pourquoi ? Mais, d’abord, qui êtes-vous ?
– Première question : pourquoi le cosmaviso ne vous rejoindra jamais ? Parce que… Mais regardez plutôt.
Instinctivement, les cinq occupants de la cabine d’observation tournèrent la tête vers le vaisseau qui arrivait, et Râx, qui ne quittait pas Coqdor, se mit à siffler sur un mode lugubre qui les fit tous frissonner.
Vingt secondes, tout au plus, s’écoulèrent.
Ils gardaient le silence, conscients d’avoir affaire à quelque puissance redoutable dont cette voix était le porte-parole.
Et ils ne pouvaient rien faire contre. Rien.
Du moins provisoirement.
Le cosmaviso, devant eux, ne fut plus qu’une boule de feu, tandis que les cinq hommes criaient de rage, de colère, d’indignation, de douleur.
Là-bas, dans l’espace, ils voyaient encore les traces du désastre, et les épaves qui se perdaient dans le vide, tandis que la masse flamboyante allait demeurer très longuement, se dissociant petit à petit, ce qui demanderait des heures et des heures.
Alors, le cœur étreint, la sueur au front, blêmes, fébriles, furieux, ils se tournèrent tous vers le seul interlocuteur qui leur restait.
Le micro.
La voix semblait leur avoir laissé le temps d’observer le désastre.
– Messieurs, reprit cette voix, je pense que le commandant Wlamm n’est pas seul. Que l’illustre professeur Grasel, le commissaire Muscat, et le chevalier Coqdor, sont avec lui.
– Que vous importe ! vociféra Muscat. Je ne sais qui vous êtes, mais je vous tiens pour responsable de ce crime.
– Quel crime ? La destruction du cosmaviso ? Pffft… Bien peu de chose, Commissaire — oui, je sais que c’est vous qui me parlez. Je voulais seulement vous donner un échantillon de ma puissance. Cela n’est qu’un jeu d’enfant.
– Un jeu d’assassin…
– Oh ! pas de déformation professionnelle… Vous en verrez d’autres, grâce à moi, je l’espère.
Coqdor s’avança vers le micro.
– Qui êtes-vous ? Pourquoi ne vous montrez-vous pas ?
– Parce que me montrer ne vous apprendrait rien. Que vous importe qui je suis, si je suis seulement un humanoïde comme vous ? Si j’appartiens ou non à une de vos planètes, à une de vos constellations, voire à une de vos galaxies ?
– Quel est votre but ? gronda Coqdor.
– Vous le saurez en temps et en heure, Chevalier.
Les cosmonautes se regardaient.
Cela ressemblait à une farce. Mais c’était une sinistre farce. Et le désastre de l’H.-S. 22, la destruction du cosmaviso de secours, n’attestaient que trop l’effroyable action de l’ennemi invisible.
Muscat, soudain, serra les poings.
– Après tout, n’êtes-vous pas responsable du désastre de Titania ? Je ne vous vois pas, mais je vous en suppose capable.
– Pas mal raisonné, Commissaire.
– Qu’est-ce qui nous prouve, jusqu’à nouvel avis, que vous ne tentez pas de nous impressionner ? Et que le cosmaviso n’a pas explosé dans le vide, que ce cosmaviso, même, n’a jamais existé et qu’aucun navire de secours n’a pu parvenir jusqu’à nous ?
– De mieux en mieux, Commissaire Muscat. Regardez donc…
Le H.-S. 22, le grand astronef en forme de roue qui dérivait dans l’espace, fut soudain environné d’un véritable océan de flammes.
Instinctivement, ils reculèrent tous devant ce mur fulgurant, qui jetait l’hôpital-satellite au centre d’une sorte de sphère horrifique.
Cela ne dura qu’une fraction de seconde. Et il n’y eut plus rien.
Mais on voyait toujours les traces de la destruction du cosmaviso.
La voix terrible ricana :
– Ce n’était, Messieurs, qu’une illusion. Mais comme je peux vous prouver que mon pouvoir ne connaît guère de limites. Voyons maintenant la réalité…
Le même phénomène reparut.
Seulement, cette fois, sans doute n’était-ce pas illusoire, car, en dépit du fait qu’ils fussent tous enfermés dans l’astronef circulaire qui poursuivait sa longue dérive dans l’espace, ils sentirent, et avec quelle horreur, l’atroce chaleur qui se dégageait du météore, et qui chauffait déjà les parois de l’ H.-S. 22.
D’ailleurs, cela ne dura pas plus longtemps et les choses rentrèrent immédiatement dans l’ordre.
À bord, on entendait de nouveau des cris, des appels.
– La panique recommence, gronda le commandant.
Muscat, hors de lui, tendait le poing au micro.
– Misérable ! Salaud ! Ah ! si je le tenais… La voix lança :
– Vous avez pu voir la différence. Illusion. On croit que tout est en feu, que le navire spatial est enfermé dans un globe fulgurant. Cependant, il n’y a rien, mais cela suffit pour créer la terreur. Ensuite, je crée vraiment une sphère de feu. Oh ! pendant dix secondes, juste le temps de vous laisser apprécier l’étendue de ma puissance. Et l’immense cockpit qui vous entoure chauffe un peu, un tout petit peu. Et vous pouvez juger que ce n’est plus, cette fois, un phantasme…
Ils se taisaient, accablés, écrasés par ce pouvoir diabolique, cette puissance titanesque et dont on ne savait rien.
Coqdor, une flamme de résolution dans ses yeux verts, prononça, d’une voix forte :
– Je veux savoir qui vous êtes…
– Mon nom ne vous apprendra rien. Ai-je seulement un nom, seulement, du moins au sens où vous, les hommes de la Voie Lactée, l’entendez ? Mais je ne veux pas rester pour vous l’anonyme, l’inconnu. Je suis…
Il fit un temps, non par hésitation, plutôt par cabotinage, comme pour bien placer son effet.
– Je suis celui qui vole les rêves…
CHAPITRE V
Ben et Ginella étaient l’un près de l’autre.
En dépit des circonstances tragiques, et sans doute même particulièrement à cause d’elles, ils goûtaient profondément ce bref moment de détente heureuse.
Depuis qu’ils s’étaient connus, sur le H.-S. 22, ils avaient toujours eu joie à se retrouver, à bavarder longuement, à échanger des idées et des sourires.
Tandis que leur meilleur copain, Axel Sweet, travaillait auprès d’eux, passionné, acharné, eux-mêmes s’évertuaient à suivre les leçons du professeur Grasel, à se donner à leurs malades, dans le grand silence du vide, que les théories neuves avaient démontré comme étant des plus salutaires en ce qui concernait les traitements psychiatriques, les cures de repos, le retour à la santé des grands nerveux, des asthéniques, des affaiblis de toute sorte.
Ainsi, petit à petit, un sentiment tendre s’établissait.
Et le drame avait éclaté.
L’H.-S. 22 continuait sa course fantastique, dans la terreur générale.
À bord, la situation ne s’améliorait guère.
Les efforts des membres valides de l’équipage, auxquels s’étaient joints quelques malades en voie de convalescence, n’avaient pu réduire les robots désaxés, auxquels il fallait ajouter, pour comble de malheur, une dizaine de malheureux déments, parmi lesquels il y avait plusieurs cosmatelots.
Ces pauvres gens, traumatisés par la catastrophe, formaient une phalange surexcitée, frénétique, qui accusait le commandant et les médecins, et entraient en rébellion ouverte.
Les plus primaires, esprits frustes souvent nourris d’un peu trop de science mal assimilée, constituaient l’embryon d’une révolte, à bord de cet astronef déjà mal en point.
On se battait, on échappait tant bien que mal aux terribles robots fous, que le commando aux inframauves n’avait encore pu réduire. Les androïdes faisaient d’autant plus de ravages que, à plusieurs reprises, alors que les cosmatelots allaient en finir avec eux, les révoltés s’étaient interposés, criant que ces robots étaient des vengeurs, et qu’ils allaient mettre de l’ordre en détruisant tout sur leur passage.
Grasel, Muscat, Coqdor, le commandant et une poignée d’hommes, luttaient encore, tandis que le Dr Sweet et quelques infirmiers et infirmières, à bout de forces, tentaient de sauver leurs derniers malades, tout en soignant les blessés des engagements qui se multipliaient.
Dans cette confusion extrême, et pour quelques courts instants, Ginella et le jeune Dr Dormann s’étaient retrouvés près d’un grand hublot-baie donnant sur le vide.
Ils étaient pâles, échevelés. Leurs vêtements étaient défraîchis, déchirés. Ils ruisselaient de sueur et la fatigue creusait leurs yeux.
Mais ils se regardaient, et cet échange était un baume qui faisait reculer le spectre de l’épuisement.
– Ben…
– Ginella…
La musique des mots suppléait à tout discours. Ils se comprenaient si bien, sans phrases.
Instinctivement, ils regardaient vers l’espace.
On ne voyait plus rien, sinon les points d’or des astres, à des distances vertigineuses. Terre et Lune n’apparaissaient pas de leur place, d’ailleurs ces astres familiers eussent déjà paru très petits, très lointains.
– Nous sommes bien plus loin que l’orbite de Mars, n’est-ce pas ?
– Oui… des heures et des heures… je ne sais plus. Notre vitesse croît sans cesse, bien que nos machines soient mortes. Un aimant fantastique nous entraîne…
– Ben… Ben… que crois-tu ?
– Que te dire ? Le commandant est un homme de l’espace. Il ne comprend rien. Ni le commissaire Muscat. Ni le chevalier Coqdor, qui ont vu tant de choses à travers la galaxie…
– Alors ? J’ai peur, Ben.
– Moi aussi, Ginella. Nous avons tous peur.
– Un homme comme Muscat, un homme comme Coqdor… Avoir peur ? Et toi, toi qui gardes ton calme, qui soignes tes malades, qui luttes au besoin contre ces malheureux fous révoltés…
– Avoir peur, Ginella, c’est une chose. Cela n’interdit pas à un homme de prendre ses responsabilités.
Elle posa la tête sur son épaule.
– Moi, près de toi, mon chéri, je n’ai plus peur.
Ginella soupira, après ces mots :
– Si seulement nous savions ce qui nous attend… Où sommes-nous ?
– Vraisemblablement, c’est l’avis de nos spécialistes, très près de la zone des petites planètes. Et tu sais qu’on en connaît plusieurs milliers. Ce qui ne nous dit pas grand-chose.
– Crois-tu que nous allons arriver jusque-là ?
– Que te dire ? L’H.-S. est dans un triste état. Nos mystérieux ravisseurs — car il s’agit bien d’un rapt collectif et gigantesque — nous entraînent, mais il est vraisemblable que nous ne tiendrons pas longtemps. D’abord parce que l’astronef est en piteux état et que cet immense cockpit ne résistera plus beaucoup, ensuite parce que je me demande si nous viendrons à bout à la fois des robots déments et des abrutis révoltés.
Ginella frissonna, mais Ben, doucement, l’attira à lui et posa un baiser sur ses lèvres.
Quelques secondes, elle oublia tout.
– Pardon, les doux amoureux…
Le visage aimable, tacheté de son, du Dr Sweet, apparaissait.
Ils rirent tous les deux, et autour d’eux, la carène géante résonnait de cris, de sifflements de métal dissocié à l’inframauve, de gémissements et de clameurs forcenées.
– Une idylle dans un tel cadre… Vous avez du courage !
– Ensemble, beaucoup, dit Ginella en riant.
– C’est une idylle musclée, ajouta Ben, sur le même ton.
– Je vous cherchais. Il y a encore des blessés. Deux morts parmi les cosmatelots. Nos fous ont une autre tactique. Ils ont réussi à grouper les robots détraqués et les poussent devant eux. Et, quand on veut en désintégrer un, un d’entre eux se jette devant. Naturellement, on hésite à tirer sur un homme. Vous voyez la situation.
Mais le devoir les appelait. Ben et Ginella échangèrent encore une furtive étreinte et suivirent Axel.
Tous trois entourèrent les nouvelles victimes de la catastrophe. Près d’eux, Coqdor, Muscat, Grasel, s’y mettaient aussi, les effectifs sanitaires se réduisant. Un médecin avait succombé, un autre délirait, et il n’y avait plus que trois infirmières et deux infirmiers qui « tenaient » encore.
Ils levèrent tous la tête quand on signala le passage d’un grand navire de l’espace, un paquebot qui venait vraisemblablement de Neptune ou de Saturne. Du moins de leurs satellites, plus aisés à civiliser que ces planètes de nature phobohumaine.
Tout en s’affairant autour des lits où ils traitaient les victimes les unes après les autres, tous, réunis dans une même salle, sous la protection du commando armé, voyaient, par les baies-hublots, l’immense astronef qui allait croiser leur route.
Ils se taisaient. Ils redoutaient, les uns et les autres, que l’ennemi invisible, celui qui volait les rêves comme il s’était lui-même si curieusement désigné, ne s’en prenne à ces malheureux, à ces innocents.
En vain, les derniers techniciens radio du bord tentaient-ils d’alerter le grand cosmonef, de lui crier casse-cou, de le faire dévier de son chemin spatial.
On voyait la grande carène semblable à une masse d’argent qui continuait à avancer.
Presque à voix basse, n’osant instinctivement exprimer trop haut leurs craintes, les naufragés de l’H.-S. 22 échangeaient des propos pessimistes.
– S’ils savaient, ils viendraient à notre secours…
– Difficile. Ils ne sont pas équipés pour cela, sur les lignes.
– Et puis, s’ils osaient…
– Le voleur de rêves entrerait en jeu, sans doute.
– Et il détruirait encore ce navire avec tous ceux qu’il porte.
– Mais, pourquoi, demanda Ginella, pourquoi ne nous a-t-il pas détruits, nous ?
– Oui, murmura Axel, près d’elle, alors qu’elle lui tendait un bistouri avec lequel il débridait une plaie, pourquoi ? Quel sort nous réserve-t-il ? Il a détruit Titania, il a fait sauter un cosmaviso. Et cet astronef…
Ils le regardaient tous avec terreur. Le commandant, qui les avait rejoints, se croisait les bras, furieux en permanence.
– Inutile de chercher à le joindre. Nos radios sont muettes. J’ai donné ordre de faire jouer les signaux lumineux. Il y en a qui répondent encore. Mais il ne semble pas les voir.
– De toute façon, dit Coqdor, notre présence en un tel lieu doit paraître insolite à tous ceux qui hantent ce navire. Un hôpital-satellite à des millions de kilomètres de l’orbite terrestre, cela ne s’est jamais vu.
– Très juste, fit Muscat. Ces gens-là ne réagissent pas et demeurent indifférents. D’autant plus que, puisqu’ils ont l’air de naviguer normalement, ils sont au courant. La sidérotélé leur a appris le désastre de Titania, la destruction d’un cosmaviso, et notre folle aventure.
Et cependant, le cosmonef passait, indifférent.
Soudain, le technicien radio fit irruption dans la grande salle où se déroulaient les opérations chirurgicales de fortune (les blocs chirurgicaux ayant été détruits ou occupés par les déments).
– Commandant, j’ai reçu un message.
Tous frémirent et, ceux qui ne se penchaient pas particulièrement sur un malade entourèrent le cosmatelot.
– Parle vite, dit le maître du bord. C’était encore la voix ?
– Oui, Commandant.
– Et que t’a-t-il dit ?
Le cosmatelot, blafard, encore sous le coup de l’émotion, récita :
– Un grand astronef vous croise. Ne vous étonnez pas de sa non-réaction. Il ne vous voit pas. Personne ne peut vous voir. Personne non plus ne peut vous entendre. Vos appareils sont muets, vous le savez déjà. Mais je veux vous dire aussi que vous êtes invisibles. J’ai entouré votre carène tout entière d’un écran spécial. Vous, vous voyez. Mais on ne vous voit pas. Ne me le reprochez pas. Ainsi, je fais grâce à nombre de vos frères humains, puisque je ne me vois pas dans la pénible obligation de détruire tout astronef approchant à votre portée. Sachez donc que vous êtes tous totalement en mon pouvoir.
Il avait relaté cela d’une traite.
Il y eut un instant de stupéfaction et les yeux se tournaient vers les baies. On apercevait encore le grand navire qui poursuivait sa route à travers le ciel. Muscat gronda :
– Dommage que je n’aie pas été présent dans la cabine. Je lui aurais posé quelques questions, au voleur de rêves.
– S’il avait consenti à vous répondre, cher vieux flic des étoiles, ironisa le chevalier Coqdor, auquel son ami jeta un regard furibond.
– Je l’aurais interrogé aussi, reconnut le commandant.
Alors, le cosmatelot s’écria :
– Mais moi aussi, j’ai demandé. J’y ai pensé tout de suite.
On le pressa. Quelle question avait-il posée ?
– J’ai crié : et après ? Et nous ? Où allons-nous ? Que comptez-vous faire de nous ? Nous allons tous périr ou tous devenir fous. Il y a déjà la moitié de notre effectif qui est mort ou privé de raison.
– Et il t’a répondu ?
– Oui. « Vous aurez bientôt mes instructions. Nul ne résiste à ma puissance. J’ai besoin de vous. J’ai besoin de vos fous. J’ai besoin de tous vos cerveaux ».
La stupeur s’abattit sur le groupe des survivants.
Mais, cette fois, ils n’eurent pas le temps de se livrer à leurs commentaires habituels.
Un cosmatelot du commando accourait à son tour.
– Alerte ! Attaque combinée des robots et des rebelles.
– Dieu du cosmos, gronda le commandant. Ils vont envahir les salles des malades. Messieurs, je ferai mon devoir. Jusqu’à présent, nous n’avons tiré que sur les machines à apparence d’homme, ces caricatures de métal qui nous servent, et qui sont devenues si dangereuses. Mais, cette fois, tant pis. Je commande un H.-S. et je dois protéger à la fois le personnel sanitaire et ceux qu’ils soignent…
Coqdor, Muscat, le professeur Grasel, les Drs Sweet et Dormann opinèrent silencieusement du chef.
Le commandant leur enjoignit de demeurer dans la grande salle et de continuer à prodiguer leurs soins, tandis qu’il courait prendre, en personne, le commandement du groupe de combat.
Bientôt, on entendit des coups de feu, les hurlements des forcenés, les grincements métalliques des robots qui chargeaient, les terribles sifflements du métal fondant sous l’inframauve.
– Nous manquons d’intracorol, fit remarquer Axel.
– Il en reste au labo 6, assura Ginella.
Le labo 6 était situé du côté opposé à la partie de l’astronef où se déroulait le combat.
Elle eut un mouvement pour y aller. Ben, instinctivement, s’élança.
– Non, n’y va pas seule.
– Très juste, fit le professeur. On ne sait jamais. Accompagnez Mlle Ginella, Dormann.
Les deux amoureux sortirent en courant.
Râx, qui restait bien sage auprès de son maître, lequel pansait avec compétence, douceur et célérité un blessé des derniers engagements, tourna la tête vers ceux qui sortaient et siffla tristement.
– Je n’aime pas cette réaction de Râx, dit le chevalier. Il flaire quelque chose d’inquiétant.
Muscat, passant un rouleau de charpie à un infirmier, s’écria, frappé, lui aussi :
– Je vais avec eux.
Le policier des étoiles sortit de la salle et courut dans le couloir.
Un cri, un grand cri de femme, lui parvint, résonnant à travers cette partie de l’H.-S. où il n’y avait presque plus personne, sinon les deux jeunes gens qui se hâtaient vers le laboratoire.
Robin Muscat prit ses jambes à son cou, n’apercevant plus Ben ni Ginella, les cherchant, se perdant un peu dans le vaste plan de la roue géante.
Il buta soudain contre un corps étendu, reconnut Ben, dont le front saignait abondamment.
– Docteur Dormann, où est Ginella ?
Ben gémit faiblement. Muscat s’élança encore, reçut le choc au cœur.
Au loin, dans un couloir, il apercevait un robot, un des androïdes désaxés qui fuyait très vite, en mouvements désordonnés, emportant un petit corps vêtu de blanc, un petit corps inerte et fragile, celui de l’infirmière Ginella.
CHAPITRE VI
Ils avançaient, lentement, prudemment, et cependant décidés à faire face.
Muscat avait pris la tête du petit groupe. Parallèlement, de l’autre côté du couloir — car ils progressaient en se plaquant le plus possible aux parois — Coqdor se glissait, suivi de Râx, qui épousait l’attitude de son maître et, lui aussi, semblait se faire aussi mince que possible.
Le commandant Wlamm avait tenu à se joindre à eux. Et, bien entendu, Ben était là, flanqué d’Axel qui, de temps en temps, l’encourageait d’une pression de main, d’une bourrade fraternelle, d’un mot bref.
Les yeux creux, le visage décomposé, Ben transpirait à grosses gouttes, non de peur pour lui-même, mais parce qu’il souffrait mille morts depuis le rapt de Ginella.
Muscat avait renoncé à poursuivre seul le robot criminel. Il s’était hâté de donner l’alerte, d’organiser la poursuite de concert avec Wlamm.
Les volontaires ne leur avaient pas manqué, et on avait aussitôt mis en place un dispositif de combat en utilisant tous les hommes valides : cosmatelots, techniciens, sanitaires, voire quelques pensionnaires de l’hôpital-satellite, parmi les convalescents, qui brûlaient de se rendre utiles.
Un groupe montait la garde dans la grande salle où les malades étaient réunis, où les opérations se poursuivaient, tandis que le second groupe, avec Muscat et Wlamm, se lançait à la recherche de Ginella et de son ravisseur.
Grasel, tel un général au milieu de ses derniers soldats, tentait de sauver ceux et celles qu’il pouvait encore sauver.
Avec eux, il y avait les victimes de celui dont on ne savait rien, sinon que son pouvoir était redoutable et qu’il s’appelait lui-même le voleur de rêves.
En contemplant les malheureux privés de raison, de réaction, qui entouraient le professeur, on pouvait estimer qu’il n’avait pas volé cette si étrange appellation.
Cependant, le commando de secours formé pour le salut de Ginella poursuivait son avance tout au long des couloirs.
L’H.-S. 22 était immense et, non seulement des salles étaient réparties tout alentour, dans le corps même de la roue géante, mais il y en avait encore, presque toutes réservées à la technique, aux cuisines, aux laboratoires, dans les deux axes formidables qui arc-boutaient la contexture de la roue proprement dite.
Dans ce dédale, désolé, désert, il fallait multiplier les précautions en avançant. D’une part, on risquait de se heurter aux robots désordonnés, que nulle voix humaine ne pouvait désormais diriger et, d’autre part, il devait se trouver, quelque part, le terrible groupe des révoltés.
Muscat menait l’avance, refusant de laisser quiconque le dépasser, même Ben qui prétendait vouloir donner sa vie pour celle de Ginella.
Coqdor lui avait dit, en souriant avec bienveillance :
– Vous faire tuer pour elle ? C’est très joli, Docteur. Mais j’imagine que, si vous vivez pour elle, vous lui rendrez un bien meilleur service et, croyez-moi, elle appréciera certainement cette manière de faire.
Le faciès moucheté de son d’Axel s’était égayé, en dépit du tragique de la situation, et Ben s’était rendu à de telles raisons.
Robin Muscat pénétrait dans une salle, l’embrassait du regard, faisait signe aux autres de pénétrer, les faisait ranger le long des murs, inspectait la salle suivante avant de recommencer son manège.
Il n’y avait plus personne dans les salles techniques. L’H.-S. 22 ne gouvernait plus. Les survivants étaient groupés, selon leurs possibilités, soit autour du professeur Grasel, soit autour du commandant Wlamm, partant, de Robin Muscat lui-même.
Parfois, le commissaire tournait la tête vers le chevalier Coqdor.
Il y avait alors un instant d’arrêt, de silence, que nul, parmi les hommes du commando, ne songeait à troubler.
Les deux amis échangeaient un regard. Coqdor, alors, semblait se concentrer brièvement, les yeux clos.
Puis il renseignait Muscat d’un mot, d’une courte phrase.
Et on repartait.
Selon son prestigieux pouvoir médiumnique, il avait visité en pensée tout ou partie de l’hôpital-satellite, cherchant à situer l’ennemi.
Il y parvenait difficilement, les groupes formés, soit des malheureux révoltés, soit des robots détraqués, se déplaçant sans cesse.
Du moins pouvait-il, dans une certaine mesure, guider Muscat et lui dire que la voie était libre.
Tout à coup, Coqdor fit un signe impérieux, alors qu’il fermait les yeux une fois encore.
Muscat fit arrêter tous ses hommes, comprenant que le chevalier « accrochait » médiumniquement l’objectif psychique.
Et Coqdor, levant la main, montra deux doigts, puis pointa l’index en avant. Ce qui signifiait : deux salles encore.
Râx, près de lui, siffla bizarrement, et ce curieux cri animal fit frissonner ceux qui ne l’avaient jamais entendu.
Lui aussi flairait l’adversaire et, tendu télépathiquement vers son maître, il pressentait le danger.
Muets, retenant instinctivement leur souffle, ils repartirent, en mouvements précis, mesurés, décidés.
Ben crispait les mâchoires.
Il était prêt à la lutte. Prêt à tout pour délivrer Ginella.
Ce que nul n’avait osé dire, et surtout pas Ben, mais que chacun avait pu supposer, c’est que la malheureuse infirmière pouvait avoir été victime, soit des humanoïdes désaxés, aux gestes dénués de tout contrôle, soit de la fureur sadique ou sexuelle des révoltés, victimes de la catastrophe de l’hôpital-satellite désemparé, et dont on pouvait tout redouter.
Une salle… Une salle encore…
Si Coqdor ne s’était pas trompé, là, il y avait un groupe. Humain, croyait pouvoir affirmer le voyant.
Muscat, encore une fois, prit les devants.
Râx donna l’alerte, par un nouveau sifflement, plus sourd, plus prolongé que le premier.
Ben n’y tint plus et courut auprès de Muscat.
– Commissaire, je vous en prie… Laissez-moi avancer…
Muscat le foudroya du regard et, prenant sa voix sèche et glacée, cette voix désagréable au possible que Coqdor appelait en riant « sa voix de flic », il trancha :
– Mon jeune ami, chacun son métier. Le vôtre est de soigner. C’est à moi de me battre et de vous protéger.
Ben serra les poings, mais il reçut dans les chevilles un vigoureux coup de pied de son ami Axel.
Ce n’était pas le moment de se laisser aller aux susceptibilités. Le salut de Ginella réclamait autre chose que des propos échangés sans aménité.
Et Muscat, le premier, fonça.
Il faut dire que Ben fut le premier derrière lui, avant même Coqdor et le commandant Wlamm.
Ensemble, les armes à inframauve braquées, ils pénétrèrent dans la dernière salle.
D’un coup d’œil, ils virent l’ensemble.
Ce local était réservé, en temps normal, aux séances de culture physique et de rééducation des pensionnaires de l’H.-S. 22. Elle était donc de dimensions appréciables. Si bien qu’on y trouvait à la fois tout ce qu’on cherchait à bord de l’astronef en détresse : les robots détraqués, les hommes surexcités et la pauvre Ginella.
Les révoltés étaient au nombre d’une dizaine. Déchiquetés, échevelés, quelques-uns ensanglantés par des plaies bénignes, ils montraient ces visages fermés, aux mâchoires crispées, aux yeux écarquillés, qui sont ceux des hommes qui ne se sentent forts qu’en groupe.
Plusieurs d’entre eux avaient l’écume aux lèvres, et il y en avait qui ricanaient, sans doute pour se donner du courage.
Un seul d’entre eux eût été aisé à dominer, voire à convaincre par des paroles apaisantes.
Ensemble, ils formaient une sorte d’être collectif hideux à voir, et fort dangereux.
Ils s’étaient armés d’instruments divers, qui leur étaient tombés sous la main et on reconnaissait avec un certain effroi les bistouris et les scalpels volés dans les blocs opératoires.
Mais ils n’étaient pas seuls. Les robots aussi étaient là, en groupe, et sans doute les mutins avaient-ils fait exprès de se rapprocher d’eux, se sentant instinctivement très proches de ces machines sans âmes.
Le groupe des robots offrait un aspect hallucinant.
Leurs circuits désorientés produisaient des effets fantaisistes sur ces caricatures de membres humains qui étaient les leurs. Au lieu d’imiter le comportement humain, ils semblaient atteints, les uns et les autres, d’épilepsie, de chorée, de claudication, sans préjudice de convulsions d’ordre tétanique, ce dernier symptôme s’appliquant à peu près à chacun d’entre eux.
Et, au milieu de ce cercle infernal, de ces têtes de métal qui oscillaient, s’entrechoquaient, de ces bras qui vibraient, se heurtaient, de ces jambes qui s’agitaient frénétiquement, de ces corps qui paraissaient ou se battre ou s’adonner à de monstrueux accouplements, dans cette harde de fer où les yeux faits d’ampoules clignotaient sans cesse, attestant le dérèglement des circuits internes, entre un monstre ultra-perfectionné, construit pour les tâches les plus lourdes et un androïde plus mince, éborgné par un choc, et dont l’œil unique jetait des feux intermittents comme un phare éperdu, il y avait un être humain.
Ginella.
Ginella inerte, évanouie sans doute, mais qui paraissait indemne.
Pour l’excellente raison qu’elle était soutenue par les bras immenses d’un des humanoïdes, lequel, par un de ces mystérieux réflexes robotiques, la levait au-dessus du hideux groupement, la mettant provisoirement hors de portée.
Heureusement, car, sans ce détail, il était évident qu’elle eût été rapidement déchirée par les griffes de métal articulées, qui s’ouvraient et se refermaient dans le vide, sans raison apparente et, parfois, agrippaient un congénère, lequel réagissait plus ou moins, ce qui donnait un pugilat quasi silencieux, accentuant encore l’impression de chaos qui se dégageait d’un pareil spectacle.
Les hommes qui pénétraient dans la salle, malgré leur courage, avaient tous eu le souffle coupé.
Et puis Râx siffla de colère, tandis que Ben, soudain, se ruait en avant, hurlant le nom de Ginella.
Ni Muscat, ni Coqdor, ne purent le retenir, ni la voix du commandant Wlamm qui lui intimait l’ordre de revenir.
Mais plus rien ne pouvait arrêter l’élan du jeune médecin. Il ne voyait qu’une chose, la redoutable position de Ginella, le péril effrayant qu’elle courait, au milieu de tous ces monstres métalliques, totalement démunis de raisonnement, et qui se comportaient dans ce bizarre état d’aliénation mécanique.
Cependant, Ben se heurta au groupe robotique, cria de rage, lutta, revint à la charge.
Des mains d’acier griffaient ses vêtements, saisissaient maladroitement ses poignets, comme les pinces de crabes stupides. Il saignait, et ses bras, son visage, sa poitrine, sous la combinaison déchirée, laissaient apparaître des traces rouges.
Il n’en n’avait cure et, sans cesse, tournait autour de cet amalgame mouvant, appelant parfois Ginella d’une voix douloureuse ou exhalant sa fureur en coups irraisonnés, contre ces machines imbéciles, ces créations de l’homme qui se retournaient contre lui.
Le commandant Wlamm, lui, ne perdait pas de temps et disposait ses forces.
L’objectif était simple, encore que difficile à réaliser.
Démolir, à l’inframauve, le plus possible de robots, sans atteindre, évidemment, ni la jeune fille, toujours suspendue sur les mains de fer du géant de métal qui occupait à peu près le centre du groupe, ni le jeune fou que nul ne pouvait ramener à la raison, et qui s’évertuait, vainement d’ailleurs, à joindre Ginella.
Mais Muscat, Coqdor, Axel Sweet et les cosmatelots, tous armés des terribles pistolets désintégrateurs, encerclaient la harde de fer et commençaient à diriger les jets fulgurants.
Les jambes sciées, les moteurs centraux pulvérisés, les bras coupés ou totalement dissociés moléculairement, une demi-douzaine de robots mordirent la poussière.
Wlamm, satisfait, fit replier ses hommes. Coqdor et Sweet, sur un signe discret de Muscat, s’étaient approchés sans en avoir l’air du jeune Dr Dormann.
Au moment où le commandant donnait l’ordre de cesser cette première attaque — il voulait les regrouper avant de tenter de joindre le robot central qui tenait Ginella — le chevalier et le médecin roux sautèrent littéralement sur Ben, un Ben ensanglanté et furibond, qui allait tirer encore une fois, de façon assez anarchique, sur le groupe des robots.
– Laissez-moi… je veux… Ginella…
De force, ils le ramenèrent parmi les hommes, et le commandant le tança vertement.
Ben était rouge de colère et de désir de combat. Coqdor lui frappa sur l’épaule.
– Vous êtes un homme courageux, Docteur, et prêt à tout pour sauver celle que vous aimez. Mais ne soyez pas téméraire. Le jeu n’est pas fait.
– Et cela ? Regardez, Chevalier.
– Ils vont nous donner du fil à retordre, grogna Robin Muscat, qui voyait parfaitement la manœuvre.
La première charge avait été un succès, mais, on ne savait par quel bizarre hasard, les robots semblaient, eux aussi, se regrouper, après la destruction de plusieurs d’entre eux, si bien que le corps toujours inerte de Ginella demeurait inaccessible.
Or, voyant ce qui s’était passé, et que le commandant et son commando allaient de nouveau se préparer à l’attaque, les révoltés humains, eux, après s’être concertés dans leur coin, formaient bloc et avançaient.
Ils se trouvèrent, d’un seul coup, entre les deux groupes, celui des robots désaxés et celui des assaillants humains.
Et l’un d’eux, écumant, bavant, éructant, glapit, montrant un faciès barbouillé de sueur et de sang.
– Ne détruisez pas les robots. Ils nous rendent service… à tous… à tous… ils détruisent ce monde stupide, ces inventions diaboliques… Le temps des civilisés est révolu…
Il y eut un instant d’hésitation dans le commando.
Tous étaient en position de tir. Ils n’avaient évidemment aucun scrupule les uns et les autres à abattre ces machines devenues idiotes, inutilisables pour des tâches normales, et terriblement nuisibles dans leur aberration de monstrueux animaux.
Mais tirer sur des hommes…
Les regards se portaient vers le commandant Wlamm.
L’officier regarda les mutins bien en face.
– Prenez garde, tous. J’ai été patient. Je vous donne une dernière chance. Faites votre reddition. Nous sommes tous sur un astronef en détresse, et Dieu seul sait où nous emporte notre aventure. Pour l’instant, il s’agit, et de mettre hors d’état de nuire des entités redoutables, et de sauver une jeune fille en péril. Comprenez-vous cela ?
Coqdor, Muscat, Dormann, Sweet et les autres lisaient déjà sur les visages de mutins que de telles paroles se perdaient dans le vide.
Et le porte-parole cracha :
– Que nous importe ! C’est la fin ! Nous nous réjouissons de toutes ces destructions. La vie d’une femme est peu de chose.
– La vie d’un homme tel que toi non plus, hurla Ben Dormann.
Sans en avoir reçu l’ordre, il fit feu. ;
À ce moment, un craquement sinistre ébranla toute la structure de la formidable roue spatiale formant l’hôpital-satellite 22.
Quelqu’un cria :
– Nous tombons ! Nous tombons ! Vers une planète !
Ils roulèrent, les uns et les autres, tandis que le commandant Wlamm criait « feu », et que des jets d’inframauve trouaient les ténèbres qui s’établissaient subitement, les circuits d’éclairage venant de sauter.
C’était vrai. L’H-S.22, saisi sous l’attraction d’un corps céleste, perdait définitivement sa gravitation propre et tombait.
Ben Dormann jetait un grand cri de désespoir, car Ginella disparaissait à ses yeux, dans le chaos sombre qui s’établissait.
Et tous, pêle-mêle, cosmatelots et mutins, médecins et policiers, infirmiers et robots, officiers et malades, ils roulaient, les uns sur les autres, se blessant, se meurtrissant, parfois se brisant un membre ou le crâne, tandis que le malheureux astronef, dans un dernier soubresaut, atteignait une surface minérale et s’y écrasait.
CHAPITRE VII
La chute n’avait pas été très longue.
Ce qui avait limité les dégâts, et la carène de la roue géante, dans son ensemble, ne s’était pas totalement effondrée, ce qui avait sauvé bien des vies humaines.
On devait s’en rendre compte un peu plus tard, le monde où l’H.-S. 22 venait d’échouer était de petite dimension. C’était un de ces planétoïdes comme il en existe tant au-delà de l’orbite de Mars, les débris d’un corps céleste géant très ancien, déjà bien connu avant la conquête de l’espace.
Depuis, on avait exploré cette poussière d’astres, on y avait retrouvé ça et là des vestiges de civilisation, des ruines, des fossiles, voire, sur quelques petits mondes où existait un semblant d’atmosphère, de l’eau, un feu interne, des animaux et des plantes, assez embryonnaires, et établissant un chaînon entre les divers modes de vie connus sur les diverses planètes du système solaire.
Mais il existait plusieurs milliers de ces astéroïdes et ceux de l’H.-S. 22 ne savaient évidemment pas où ils se trouvaient.
Un seul élément favorable au départ : il y avait un peu d’oxygène. On respirait, par les parois éventrées, on découvrait une plaine chaotique, à horizon très courbe, de maigres buissons, des flaques luisantes qui étaient peut-être des étangs.
Le ciel était pointillé d’innombrables petites lunes, les astéroïdes-frères et, très loin, on voyait le disque rouge de Mars, la Terre n’étant plus qu’un mince croissant, flanqué d’un croissant encore plus petit : la Lune fidèle.
Tant bien que mal, les rescapés s’extirpaient de l’astronef en ruine.
Ceux qui, autour de Grasel, étaient restés jusqu’au bout autour des malades, avaient, eux aussi, subi des dommages.
Mais, déjà, le professeur, bien qu’ayant un bras endolori, une plaie au front, se reprenait, donnait des ordres, cherchait à organiser les secours.
Coqdor se retrouvait couché entre les ailes de Râx, le pstôr ayant instinctivement tenté de protéger son maître et y étant d’ailleurs parfaitement parvenu, son corps canin ayant amorti le choc.
Le chevalier se dégagea, posa un baiser sur le mufle du monstre aux yeux d’or, et, s’étant palpé et se jugeant intact, à peine contusionné, chercha autour de lui.
Muscat se relevait, geignant, pestant, saignant, mais tout de même assez ingambe.
Les deux amis n’eurent pas le temps de se féliciter mutuellement. Ils s’affairaient déjà, voyaient avec bonheur se relever le commandant Wlamm et le Dr Sweet, et plusieurs officiers, infirmiers et cosmatelots.
On constata que les mutins avaient le plus souffert de la dernière catastrophe.
En effet, groupés près de l’amalgame des robots, ils avaient été lancés contre les corps de métal, et plusieurs, totalement déchiquetés, avaient péri.
Les survivants étaient mal en point.
– Ils ne sont plus à craindre, gronda Muscat. Toujours ça de gagné.
Coqdor le regarda d’une certaine façon et le policier lut un reproche dans les yeux verts.
– Ouais ! grogna-t-il, de la réprobation, Maître Coqdor. Puis-je avoir pitié de cette racaille ?
– Des hommes, Robin. Des égarés. Des faibles. Il est plus facile de se révolter que de tenter de s’améliorer en améliorant le monde.
La suite de la leçon de morale fut reportée à une date ultérieure, la situation exigeant les efforts de tous les hommes et femmes valides.
Quelques malades du beau sexe s’étaient jointes aux infirmières. Après l’échouement un peu rude sur le planétoïde, elles reprirent vaillamment les soins. Cette fois, il y avait beaucoup de blessés et, tout compte fait, il ne restait, en tout, qu’une quinzaine de personnes, dont trois femmes, qui n’étaient pas touchées par les divers chocs qu’avait subi l’H.-S. 22.
Grasel, quoique mal en point, dirigeait.
Sweet le secondait de son mieux, aidé d’ailleurs de Coqdor.
Râx, qui avait une aile écorchée, la léchait mélancoliquement, mais consciencieusement.
Axel Sweet, tout en s’affairant, demandait :
– Où est Dormann ? Où est Ginella ? Les avez-vous vus ?
Mais personne ne savait ce qu’ils étaient devenus.
Muscat, lui, ne perdait pas de temps et, après avoir aidé les rescapés à grouper malades et blessés hors de l’H.-S. sinistré, sous un soleil lointain, sans chaleur, mais assez lumineux, il pénétrait de nouveau dans l’immense épave.
Il put constater que la plupart des robots étaient désormais bons pour la ferraille. Le dernier choc avait, pour la plupart, détruit les moteurs, perturbé les circuits. Quelques-uns s’agitaient encore faiblement et ils avaient l’air ainsi de scarabées de cauchemar, agonisant sinistrement.
Plusieurs étaient ensanglantés, ayant été heurtés par les mutins, violemment projetés, et s’étaient empalés ou fracassés contre les membres de métal.
– Pas beau à voir, murmura Muscat. Mais… où est Ginella ?
Il réalisa que le robot géant supportant la jeune fille ne paraissait pas dans cet amoncellement de fer, d’acier, de verre brisé.
Pas plus que le corps de Ben Dormann d’ailleurs, et, tous les blessés et les morts ayant été relevés, le commissaire interplanétaire quitta les décombres de la salle de culture physique.
Il fit le tour de la roue géante comme il le put, tout étant détruit ou dans un triste état.
Il s’arrêta soudain.
Des yeux morts, des yeux semblables à ceux des statues le regardaient.
Les fous.
Si l’on pouvait dire.
Les victimes du voleur de rêves, du monstre inconnu qui était à l’origine de l’incroyable aventure.
Assis en rond, ou alignés, ils étaient encore seize, des deux sexes, Muscat les ayant tout de suite comptés du regard.
Il chercha le dix-septième et le vit, mort, déchiqueté par un robot détraqué qui était venu jusque-là.
Les autres, silencieux, hors de tout, vivaient, respiraient, et si plusieurs portaient des plaies, dont quelques-unes saignaient encore, ils ne semblaient, ni les uns ni les autres, connaître la souffrance ou la peur.
L’incompréhensible phénomène, base de tout selon Robin Muscat, lui faisait peur, à lui qui avait lutté contre tous les démons de la galaxie.
Il serra les poings, se sentant impuissant à se battre, à trouver la vérité, du moins pour le moment.
– Nous verrons plus tard. Si je savais où sont mes tourtereaux…
Il revint au campement provisoire. On avait installé des couchettes, glanées ça et là, pas toujours intactes, pour y étendre les malheureux les plus touchés.
Grasel, Coqdor, Sweet et quelques autres s’affairaient, ramenaient ce qu’ils pouvaient de médicaments et de pansements.
– Où est le commandant ?
– Avec le lieutenant Toor, il cherche à faire le point, savoir où nous sommes…
– Une chance… Il y a une atmosphère à peu près convenable !
– Oui, sans cela, c’était fini pour nous tous.
– Le hasard est grand, dit Axel Sweet qu’une jeune femme, tout juste convalescente, s’évertuait à aider à panser un grand blessé, encore qu’elle-même eût été très choquée par les soubresauts de l’H.-S. 22.
Le hasard…
Coqdor, qui était là lui aussi, échangea un regard avec Robin Muscat.
Les deux amis ne recommencèrent pas à discuter. Mais ils s’étaient compris. Il ne leur semblait pas que l’H.-S. 22 dérangé de son orbite, détaché de la Terre, jeté dans l’espace, fut tombé absolument par hasard sur un des rares mondes de la zone des petites planètes possédant une atmosphère.
Pour eux, sans qu’ils se fussent concertés, la vérité était tout autre.
Celui qui avait provoqué la catastrophe, et sans doute aussi le drame de la lointaine planète Titania, avait dirigé volontairement l’H.-S. 22 en cet endroit.
Tout était voulu, organisé, rigoureusement étudié.
– Nous ne tarderons pas à avoir de ses nouvelles, j’imagine, murmura Robin Muscat.
Il pensait au voleur de rêves, à ces êtres qu’il avait vus un instant auparavant, avec leurs grands yeux vides de statues.
– Il vole les rêves… Il perturbe la vie d’un monde tout entier, il perd notre astronef… Mais pourquoi ?
Robin Muscat s’éloignait un peu de l’épave. Instinctivement, il regardait vers le ciel, ce ciel où roulaient tant et tant de planétoïdes, vision bien curieuse, et assez rare à travers la galaxie.
La rotation était si rapide que, déjà, l’horizon céleste avait changé et que Mars se couchait sur le court champ visuel.
Tournant autour de l’épave, cherchant toujours, Muscat sursauta tout à coup.
– Une piste ?
Des traces s’imprégnaient sur le sol, mélange de sable et de rocaille où croissaient des plantes inconnues, rudes, cactées.
– Là… un homme… et ces empreintes régulières… un robot…
Il crut comprendre tout à coup, eut un mouvement pour retourner prévenir Coqdor et le commandant y renonça parce qu’il ne fallait pas perdre de temps.
Et le commissaire interplanétaire se mit à courir, s’essoufflant très vite parce que l’oxygène était rare autour du planétoïde.
De temps à autre, il s’arrêtait et hurlait :
– Dormann… Dormann… Où êtes-vous ?
Pas de Dormann.
Mais, ça et là, et maintenant entre des flaques aqueuses formant toute l’hydrographie de cet univers-miniature, il retrouvait la piste, et se remettait à courir, s’époumonait, s’arrêtait et repartait encore.
– Dormann… Dormann… ..
Enfin, il l’aperçut.
Ben n’avait pas tellement d’avance parce que lui aussi ne pouvait courir vite dans cette atmosphère raréfiée.
Mais, ainsi que Muscat l’avait compris, seul, dépenaillé, sanglant, se crispant encore sur son pistolet à inframauve, il traquait le grand robot qui, projeté hors du cockpit sinistré, s’était retrouvé on ne savait comment sur ses membres postérieurs et s’était mis en marche, mécanique sans pensée, allant ainsi jusqu’à épuisement de ses réserves de circuits.
Le robot allait vite, plus vite que l’homme, n’étant pas gêné, lui, par la carence d’oxygène.
Ben trébuchait, tombait, se traînait, se relevait péniblement et repartait, perdant souvent le robot de vue, dans les rocs, les anfractuosités du sol, ou bien parce qu’il dépassait le bref horizon.
Tant bien que mal, Muscat allait rejoindre le jeune homme.
– Courage ! À nous deux, nous allons l’avoir…
Parce que là-bas, avançant de son pas rigide, stupide mécanique, le monstre de métal portait toujours Ginella à bout de bras.
Le choc dû à l’arrivée de l’H.-S. 22 sur le planétoïde avait provoqué cette suprême réaction de l’androïde, qui s’était mis en marche, sans savoir ce qu’il faisait et Ben, projeté lui aussi dans les débris de l’astronef, avait aperçu ce manège en se relevant tant bien que mal.
Alors, sans hésiter, sans se préoccuper des autres, il s’était lancé à la poursuite du ravisseur de Ginella.
Muscat haletait, manquant d’oxygène et il voyait bien que Ben Dormann, lui aussi, était à bout de forces.
– Attendez-moi ! Nous allons lui couper la retraite. Nous allons…
Il s’interrompit.
Ben, lui aussi, demeurait soudain sur place et, comme Muscat, regardait dans la direction de l’H.-S. 22, lequel, derrière la courbure du planétoïde, n’était absolument pas apparent.
Mais, de ce côté, assez faiblement, car la médiocre atmosphère véhiculait mal les sons, des clameurs leur parvenaient, de grands cris humains, dont on ne savait quelle détresse ils exprimaient.
– Dieu du cosmos !… Que se passe-t-il encore ?
Robin Muscat hésita, mais la voix suppliante de Ben Dormann lui parvint alors qu’il allait s’élancer vers l’H.-S. 22.
– Oui. Il faut sauver cette jeune fille.
Tous deux se hâtèrent et, cette fois, prenant des chemins différents, ils purent couper la route du robot.
Ginella revenait à elle, ne comprenait pas, se trouvait saisie d’un horrible vertige, ballottée sur les mains de métal du robot, en équilibre instable, la tête pendante.
Elle commença à se débattre et, tout naturellement, un appel lui vint aux lèvres :
– Ben… Ben…
– J’arrive, mon amour…
– Ne tirez pas trop vite ! cria Muscat. Mais sa voix virile et puissante était ténue, ridicule, dans ce semblant atmosphérique.
Pourtant, il entendait les clameurs intermittentes, mal retransmises, inquiétantes cependant.
Ils manœuvrèrent, Ben et lui, pour joindre le robot, lequel, les voyant de ses yeux-ampoules, tenta de réagir.
Dans le mouvement, Ginella qui se débattait, glissa vers le sol, tandis que sa blouse d’infirmière se déchirait, s’accrochait à la main de métal.
Cela la sauva d’un choc rude et Ben bondit, la reçut dans ses bras, au moment où la deuxième main du robot avançait ses griffes effrayantes, pour saisir la tête du jeune homme.
Ginella, de très près, vit cela, et le crâne de Ben sur lequel se refermaient les cinq doigts articulés, imitant une main humaine, à un échelon énorme.
Elle hurla, mais l’horrifique étreinte ne se referma pas.
Muscat, d’un jet d’inframauve, presque à bout portant, venait de sectionner le bras monstrueux.
Et le robot resta là, debout, immobile à jamais, manchot, sous le tourbillon de centaines et de centaines de petites planètes, évoluant dans le ciel comme des confettis cosmiques.
À ses pieds, les amants avaient roulé, l’un près de l’autre, épuisés, sanglants, déchirés, mais vivants.
Muscat vint vers eux, les palpa, les retourna, constata qu’ils vivaient, que leurs plaies étaient bénignes.
– Débrouillez-vous… Rejoignez-moi…
Il les laissait aux bras l’un de l’autre, échangeant un baiser frénétique malgré leur faiblesse.
Et le commissaire se mit à courir, autant qu’il le pouvait dans de telles conditions, épouvanté par ces cris qui continuaient à lui parvenir, des cris atténués, difficilement audibles, mais des cris de démence et de terreur.
CHAPITRE VIII
L’astronef flambait.
Le malheureux H.-S. 22, ébranlé par sa course folle dans l’espace, démantibulé au moment de l’arrivée sur le planétoïde, avait pris feu, on ne savait trop comment.
Il brûlait. Le feu était partout et, simultanément, une tempête insolite venait de se déchaîner sur la zone où il s’était écrasé.
Si bien que l’épave, d’une part, et, d’autre part, les malheureux rescapés qui, tant bien que mal, avaient organisé leur camp de secours un peu à l’écart des ruines du navire spatial, se trouvaient saisis comme dans un cercle infernal.
Les derniers survivants intacts, malgré leur cran, leurs efforts, succombaient à la panique, effrayés par ces flammes immenses, cette fumée intense et, dès qu’ils cherchaient à s’éloigner, reculant sous les rafales, les éclairs, la foudre qui s’abattait toutes les deux minutes avec un fracas épouvantable.
Les malades et les blessés, sur les couchettes de fortune, les uns même directement sur le sol du planétoïde, se débattaient, terrorisés, ou tentaient de se soulever, de fuir.
Le professeur Grasel et le commandant Wlamm tentaient de converser, d’échanger leurs impressions, tout en criant des ordres à ceux qui les entouraient, mais les voix se perdaient dans le vacarme effroyable, fait autant du bruit de l’orage, des grondements de l’incendie, que des cris désespérés de tous ces malheureux.
Certains, les plus valides, fuyaient vers la plaine à horizon court, se roulant au sol pour éviter les jets de foudre, les autres se mettaient à hurler comme des chiens saisis de mort.
Les yeux exorbités, échevelés, hirsutes, livides, tremblants, frénétiques ou abattus, tous criaient leur désespérance sous tant d’assauts, de malheurs répétés, de désastres ininterrompus.
On ne voyait plus de robots, les derniers étant réduits à l’état de ferraille, mais, inlassablement, les victimes du voleur de rêves gardaient leur attitude impressionnante.
Dans le désarroi universel, les seize survivants restaient inertes, assis, debout ou couchés, mais toujours aussi effarants dans leur mutisme, l’indifférence magistrale qu’ils opposaient à la frénésie de leurs compagnons de l’H.-S. 22.
Il était évident que plus d’un, médecin, infirmière, pensionnaire de l’H.-S. ou cosmatelot, accablé, à bout de forces, perdait la raison et se mettait à se comporter comme un animal traqué.
Grasel et Wlamm chancelaient, bousculés par les uns, agrippés par les autres qui les suppliaient de leur venir en aide.
Mais, le marin comme le médecin, étaient dépassés, ils ne pouvaient sauver ni consoler tous ces malheureux et, eux-mêmes, épuisés, surpassés, titubaient, ils perdaient toute force, toute résistance, ils croulaient devant une telle avalanche de catastrophes.
De pauvres types s’abattaient, se roulaient au sol, des femmes hurlantes se blessaient en cherchant à échapper au cercle de flammes.
Il y en eut une qui, se ruant comme une folle, heurta un fragment de l’épave et se fracassa le crâne.
Muscat, époumoné, effaré, venait d’arriver au sommet d’un petit mouvement de terrain, tout le relief du planétoïde semblant assez médiocre et, de là, épouvanté, il contemplait cet ensemble diabolique.
Incompréhensible…
Plus que las après sa randonnée à la recherche de Dormann et de Ginella, le policier, reprenant haleine avant de se précipiter vers le lieu de la catastrophe, s’interrogeait sur ce qu’il voyait.
Parce que tout cela n’avait pas de sens.
C’était absurde. L’astronef n’avait plus de raison de s’embraser ainsi, puisqu’il avait heurté le sol sans provoquer la moindre étincelle.
Les incendies, d’ailleurs, devenaient de plus en plus rares à bord des vaisseaux spatiaux, non seulement parce que les systèmes de protection avaient fait des progrès considérables, mais encore eu égard aux matériaux utilisés sur la construction des lignes spatiales.
Pratiquement, la roue géante de l’H.-S. 22 ne comportait aucune matière combustible.
Tout au plus aurait-il pu se produire une gerbe d’étincelles, un court-circuit, un accident électrique quelconque, mais qui ne pouvait, au pis-aller, que détruire l’installation elle-même.
D’autre part, que signifiait cette tempête ?
Encore que la planète fût minuscule, Robin Muscat estimait que son atmosphère, très minime, ne pouvait engendrer un système de nuées suffisant pour une telle accumulation en un point, le tout, par surcroît, surchargé sur le plan ionique.
Il n’avait plus de forces, il respirait mal. Il souffrait et il enrageait de ne pouvoir se ruer à leur secours.
Il entendit, derrière lui, les voix ténues, mais assez distinctes tout de même, de Ginella et de Ben, qui arrivaient en se soutenant mutuellement.
Il allait les interpeller, lorsqu’il aperçut, au milieu du sabbat que menaient les malheureux naufragés, un homme qui courait, s’agitait, et criait quelque chose.
Cris qui, évidemment, portaient difficilement, mais Muscat reconnut à la fois la silhouette et la voix de Coqdor.
D’ailleurs, au-dessus du chevalier qui allait d’un groupe à l’autre, d’un naufragé à l’autre, qui soulevait les femmes, encourageaient les hommes, se multipliait, il distinguait, dans les tourbillons de feu, la large forme sombre de Râx, tournoyant, battant avec difficulté l’air ténu de ses ailes de chauve-souris.
Et Muscat, prêtant l’oreille, finit par comprendre ce que s’évertuait à vociférer Coqdor.
– Pas de panique. Ce n’est rien, c’est factice. Il n’y a pas d’orage. Il n’y a pas d’incendie.
– Dieu du cosmos ! gronda soudain le policier, ce démon aux yeux verts a raison une fois de plus. Il n’y a rien, rien de tout cela.
Il comprenait.
L’astronef s’était écrasé, mais il ne brûlait pas. Et ce bruit était factice, anormal, contre nature, dans un air aussi raréfié.
Et aucun orage, aucune formation-météo particulière ne s’était formée sur la petite planète, pour l’excellente raison que les maigres parcelles d’air, la très minime hydrographie, l’insignifiante chaleur interne, n’eussent jamais pu concourir, au cours des millénaires, à engendrer le plus petit mouvement de nuages au-dessus d’un tel sol.
Ben et Ginella arrivaient, se traînant et, auprès de Robin Muscat, regardaient, horrifiés.
– Il faut les rejoindre, dit Muscat. Coqdor a raison. La panique… Factice… Provoquée par le voleur de rêves…
– Ah ! râla le Dr Dormann, comme sur Titania, alors ?
– Exactement.
– Alors, Commissaire, allons à leur secours. Il faut le leur dire. Muscat hocha la tête, dubitatif.
Comment arrêter le désordre général de ces gens qui se croyaient au sein d’un incendie monstre, sous un ciel de terreur, avec des éclairs fulgurants qui percutaient le sol en gerbes étincelantes ?
Tout cela était faux, ce n’était qu’un mirage, un gigantesque film tridimensionnel, qui englobait, enrobait, enlaçait, pénétrait les êtres et leur donnait l’impression atroce d’une réalité absolument spéculative.
Seulement le résultat était abominable et les malheureux, saisis d’horreur, perdaient la raison et se conduisaient les uns et les autres comme si, vraiment, le feu les menaçait, comme si la foudre tombait sur eux.
Seul, lucide, maître de lui, Coqdor luttait encore, conscient de la vérité.
Ginella, qui pleurait, renifla un peu et prononça, forçant la voix, car elle ne comprenait pas très bien pourquoi, mais elle se rendait compte du peu de portée des sons :
– Il faut y aller… les aider…
On voyait assez de corps étendus pour redouter le pire, tandis que dans ce qui constituait en quelque sorte une formidable attraction, les rescapés tournaient en rond comme des rats pris au piège, ou fuyaient vers la plaine et s’abattaient, fous d’horreur, sous les éclairs qui n’existaient nullement.
Ben et Ginella, heureux d’être réunis, mais puisant dans ce mutuel bonheur assez de force pour penser au salut d’autrui, allaient s’élancer au secours de tous lorsque Robin Muscat les arrêta.
– Non ! Regardez !
Il tendait le doigt vers le ciel, et, dans les myriades de petites lunes, les deux jeunes gens aperçurent la chose insolite.
– Un astronef !
– On vient à notre secours.
– Est-ce un cosmaviso ? On nous a enfin retrouvés !
– Non, regardez mieux.
– Oui. Curieux navire. Je n’en ai jamais vu de semblable.
– Et je jurerais, fit sombrement Robin Muscat, que, au moins dans notre galaxie, dans ce que nous connaissons de l’univers, on n’a jamais aperçu pareille forme de vaisseau spatial.
Comme tous à travers le monde, Ginella et Ben, bien que non spécialisés dans les choses de l’espace, connaissaient les divers modèles interplanétaires comme les petits enfants du XXe siècle déterminaient d’un clin d’œil les marques de ces autos à essence qui étaient désormais reléguées dans les musées.
Et jamais, pas plus que le commissaire Muscat qui avait parcouru la galaxie explorée dans tous les azimuts, ils n’avaient vu, pas même en image, un vaisseau aussi bizarre, fait de globes assemblés, évoquant vaguement un schéma d’atome, mais d’une contexture inconnue.
Coqdor, là-bas, s’agitait toujours.
D’un seul coup, le mirage cessa. Muscat, Ben, Ginella, n’en crurent pas leurs yeux.
– J’ai des hallucinations, ou quoi ?
– Vous n’en avez pas. Ou plutôt vous n’en avez plus. Parce que ce que nous venons de voir, c’était justement une hallucination… provoquée.
– Mais par quelle puissance ? s’écria Ginella effarée.
– Belle enfant, je voudrais bien le savoir. Et je me demande si, précisément, ceux qui hantent cet astronef…
Ben et Ginella frissonnèrent.
– Les voleurs de rêves…
– Pourquoi pas ?
Devant eux, il y avait toujours l’épave de l’H.-S. 22, et l’horizon ultra-court du planétoïde.
Mais aucun incendie ne dévorait la carcasse de la grande roue spatiale.
Et, dans le ciel, pas la moindre nuée. Tout au plus, sur ces petits mondes, quelques vapeurs pouvaient s’élever au-dessus des étangs, lesquels devaient geler assez fréquemment. Mais rien ne laissait supposer qu’un orage puisse jamais se former. D’ailleurs le bruit lui-même n’aurait pu atteindre un tel degré sur le planétoïde :
– Ils ont fini leur sinistre comédie, grinça le policier des étoiles. Ils ont frappé. Je vous jure qu’ils payeront cher.
Il parlait un peu pour se soulager, car comment s’en prendre à un ennemi dont on ne savait rien, sinon sa formidable puissance d’action ?
Devant eux, c’était affreux à voir.
Sauf les seize créatures privées d’âmes, les autres, abattus, ou blessés, ou totalement déments, formaient un conglomérat humain du plus affligeant aspect.
Il y avait des morts, c’était visible. Et la plupart de ceux qui subsistaient étaient privés de raison.
Grasel et Wlamm, eux aussi, avaient succombé moralement.
Le commandant, blessé en voulant obliger deux déments à lâcher une femme qu’ils tentaient d’étrangler, on ne savait pourquoi, perdait son sang en abondance.
Quant à Grasel, effondré, le visage entre ses mains tremblantes, il pleurait puérilement en proie à une affreuse crise nerveuse.
L’astronef aux multiples globes descendait lentement.
Muscat cherchait quelqu’un du regard.
– Coqdor… Coqdor…
Mais il était loin et la voix se perdait, faute de support d’air.
Il aperçut le chevalier. Coqdor était épuisé, comme les autres, du moins, devait-il avoir gardé assez de lucidité, sa prodigieuse force psychique lui ayant permis de lutter contre l’envahissement de son cerveau par les images dont il avait fort bien décelé, dès le départ, le caractère factice, parfaitement irrationnel sur le planétoïde.
De plus, il avait un auxiliaire, le pstôr.
Râx, voletant au-dessus de son maître, ne l’abandonnait pas, le suivait en le surplombant partout où il courait et, l’ayant vu chanceler, s’était abattu vers le sol, avait saisi Coqdor par le col de sa combinaison de cosmonaute et, tenant ferme entre ses dents, l’avait tiré un peu à l’écart du groupe des malades, des blessés et des déments.
Maintenant, il battait des ailes autour de lui, provoquant une douce fraîcheur, tout en lui léchant consciencieusement le visage.
Muscat arriva, tant bien que mal. Râx siffla affectueusement en le reconnaissant.
Les deux amis, titubant un peu, s’écartèrent du lieu du sinistre.
Ben et Ginella arrivaient vers eux.
Déjà, Muscat et Coqdor s’étaient concertés et, voyant le couple qui avait survécu au désastre, ils s’efforcèrent de se hâter vers Ben et Ginella.